Ruses de riches

Highlights

Présentation

Entre 5 000 et 13 000 milliards de dollars par an :bienvenue dans le monde très cynique du business social… Le business social ? C’est nouveau, ça vient des États-Unis, et ce n’est pas très social. Une date ? Depuis l’an 2000. Un objectif ? Appliquer les méthodes du capitalisme financier aux activités sociales. Des moyens ? Les grandes fondations, les start-ups sociales, la théorie dite bop, et l’art de détourner le sens des mots qui ont un sens (émancipation, environnement, écosystème, coopération, intérêt général). Un risque ? La mort du lien social. Une conséquence ? L’augmentation de la fortune des plus riches et l’accroissement des inégalités.

Présentation

Partant d’une vraie question : pourquoi ceux qui ont le plus contribué à casser l’économie réelle sont-ils ceux qui, quelques années après, prétendent résoudre la question sociale ?, ce livre ne critique évidemment pas la sincérité des projets des start-ups sociales, mais il nous alerte sur l’un des nouveaux visages du capitalisme pour que nous ne participions pas involontairement à une idéologie que nous réprouvons profondément. Exemples à l’appui, il rappelle qu’il existe depuis longtemps des alternatives efficaces, fondées sur un autre modèle que les riches combattent. Et si l’on osait se passer des riches ?

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

Les riches affirment vouloir aider les pauvres et sauver la planète. Et l’un des plus riches d’entre eux, Bill Gates, est sans doute celui qui a donné le plus d’argent pour la santé des pauvres. Selon toute apparence, les riches peuvent nous sauver : ils ont l’argent, le pouvoir et les réseaux. Comment ? Par une nouvelle conception de l’entreprise. Les entreprises sont les lieux producteurs de richesses. Hier, elles étaient au service d’actionnaires dont elles rémunéraient le capital. Aujourd’hui, elles serviraient l’intérêt général.

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

Certes depuis près de deux siècles, les coopératives puis les mutuelles et les associations, réunies depuis quelques décennies sous la bannière de l’économie sociale et solidaire, cherchent à répondre aux attentes de la société. Ces pratiques sont nombreuses et présentes dans tous les pays mais elles n’ont pas réussi à faire le poids face aux grands groupes capitalistes. À l’exploitation du travail propre à l’économie industrielle, l’économie financière qui s’est développée à partir du milieu des années 1970 a ajouté l’explosion d’inégalités économiques

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

un auteur aussi prudent que Marc Lévy ajoute : « L’examen des pratiques philanthropiques a de quoi inquiéter. Celles qui placent la réduction des inégalités comme objectif d’impact prioritaire sont très peu nombreuses. Et les statistiques américaines montrent que les grandes fortunes qui dominent progressivement le monde des fondations préfèrent investir dans les universités et les activités culturelles que dans la réduction de la pauvreté et des inégalités. Ainsi, il est tout à fait possible que pour une part des “nouveaux philanthropes”, la philanthropie relève davantage d’une manière de consolider des stratégies de gestion de patrimoine, ou encore d’une volonté de consolider le pouvoir des élites, en établissant des continuités entre pouvoirs financiers dans l’entreprise et dans la philanthropie2. »

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

Entre le 16 mars et la mi-mai 2020, la valeur du titre Facebook a bondi de près de 60 %, celle d’Amazon a augmenté de 45 %, celle de Netflix de 46 %, celle d’Apple de 31 %. La fortune de Jeff Bezos (Amazon) augmente de plus de 30 %, et celle de Mark Zuckerberg, patron de Facebook, de plus de 46 %3.Pendant la même période ces ultrariches ne sont guère intervenus pour soutenir celles et ceux qui perdaient leur emploi, et pas plus pour limiter la catastrophe sanitaire.

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

emploi, et pas plus pour limiter la catastrophe sanitaire.En même temps, nous savons combien le capitalisme sait se renouveler pour s’adapter aux situations historiques. Depuis sa naissance au XVe siècle, il s’est refondé au moins quatre fois. Sa forme initiale est commerciale. Ce premier capitalisme a connu une phase continentale en Europe avant d’envahir le monde après les « grandes découvertes » par l’essor du commerce développé par les grandes compagnies privées soutenues par les États d’Europe de l’Ouest : Portugal, Espagne, Pays-Bas, France, Angleterre. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le capitalisme connaît une phase industrielle consécutive à deux révolutions technologiques : la machine à vapeur, puis l’électricité, il s’appuie sur de grandes entreprises patrimoniales traversées par une intense lutte entre travailleurs et détenteurs des capitaux, en particulier eu Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. Au XXe siècle, les grandes sociétés de capitaux renouvellent leur essor à partir de l’exploitation économique des pays de l’hémisphère Sud et de l’explosion de la consommation de masse dans l’hémisphère Nord. Après deux guerres mondiales, la nécessité de reconstruire l’économie pour répondre aux besoins sociaux se traduit par l’édification de la forme managériale du capitalisme. Enfin, le capitalisme financier ou actionnarial, qui domine l’économie contemporaine, prend son essor dès lors que s’essouffle la croissance industrielle et plus précisément lorsque la rentabilité du capital placé dans l’activité passe sous les 10 %, c’est-à-dire au milieu des années 1970.

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

Ces capitalismes – commercial, industriel, managérial et financier – se superposent plutôt qu’ils se succèdent, s’articulant et se concurrençant entre eux dans la vie économique quotidienne. Au cours des quarante dernières années, la révolution des technologies de l’information et de la communication a bouleversé les conditions d’exercice de l’ensemble des activités économiques. Elle a totalement révolutionné le capitalisme commercial et le capitalisme financier. En s’engageant dans le transhumanisme, les champions de cette révolution technologique affirment qu’elle va beaucoup plus loin : elle constitue une révolution anthropologique. Elle modifie les relations entre les humains en offrant à chacun la liberté de communiquer avec qui il veut, en lui permettant d’accéder gratuitement à des connaissances infinies, de s’exprimer, d’échanger, de commercer comme il l’entend. Elle change ainsi profondément la structure des liens sociaux et des solidarités qui sont au fondement de toute société. Maîtrisant ces technologies, l’économie dominante prend désormais une place centrale dans la vie intime de toute personne détentrice d’un ordinateur ou d’un téléphone.

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

propositions du commerce équitable.Affirmant qu’ils sont solidaires des pauvres, de la société et de l’État, les ultrariches coupent l’herbe sous le pied à toute contestation et s’emparent de tous les pouvoirs : techniques avec l’innovation technologique ; économiques avec l’extension du marché à la sphère privée ; politiques avec la conquête des États et des collectivités publiques ; sociales avec la définition et la mesure d’une nouvelle action sociale et solidaire. Cette concentration des pouvoirs entre quelques mains engage la société dans un risque totalitaire.

Introduction. Le capitalisme à l’assaut des solidarités

J’espère ainsi qu’au terme de votre lecture, il vous sera possible de différencier en quelques secondes un projet d’économie sociale d’une ruse de riche.

  1. Économie collaborative, individu connecté, travail fantôme

Plusieurs théoriciens – Richard Stallman, Jeremy Rifkin, Yochai Benkler, Michel Bauwens – annoncent que le Net permet d’entrer dans une nouvelle ère, désignée comme postcapitaliste. Chacun se découvre à la fois auteur et lecteur, producteur de données et consommateur. Le désir de liberté est alors si puissant qu’il pousse à ne voir que les aspects positifs d’Internet.

  1. Économie collaborative, individu connecté, travail fantôme

L’esprit contestataire de la société de l’époque se nourrit de la pensée d’un gourou de la communication, Marshall McLuhan, selon qui l’écriture est liée à l’industrie, la bureaucratie et la hiérarchisation, tandis que la communication électronique ouvre à l’égalité, à la participation et au collectif. L’esprit californien se signale par un « curieux mélange d’innovation technologique, de projections sociales et d’inspiration spirituelle ». Tout se passe comme si la révolution technologique ne pouvait que s’accompagner d’une révolution sociale.

  1. Économie collaborative, individu connecté, travail fantôme

L’archétype de ce mouvement est le hacker, figure inversée du gestionnaire, promoteur d’une société où l’on crée des liens, bâtit des communautés, qui se donne du temps, se fait plaisir en travaillant. Cette idée est à l’origine de l’open source : en 1983, Robert Stallman lance le logiciel libre, qui, au-delà de la gratuité, favorise la circulation des informations. Le « libre » est d’abord la liberté acquise par l’accès aux données

  1. Économie collaborative, individu connecté, travail fantôme

Il n’est pas opposé au commerce : l’open source autorise la vente de services liés et la privatisation des logiciels et la redistribution sous licence propriétaire. Dominé par une idéologie individualiste et libertariste, le Net agit comme un aimant. Comme l’écrit Monique Dagnaud, la « conception d’un individu social naturellement progressiste – tourné vers des actions enrichissant la culture et le bien commun, définie par Yochai Benkler, les communautés virtuelles chères à Howard Rheingold », ne sont que des étapes vers la grande perspective : « révolutionner la sphère économique et sociale ».

  1. Économie collaborative, individu connecté, travail fantôme

Toutefois, les limites, paradoxes et contradictions de l’économie collaborative et de l’individu connecté sont légion : raffinement des jeux du narcissisme dans les réseaux sociaux, recherche de notoriété, selfies, triches pour gagner des lecteurs, culture de la prouesse financière, rôle central du capital-risque, pratiques disruptives. Contrairement aux rêves des fondateurs, Internet n’est pas le lieu d’une révolution sociale. La principale raison en est qu’il n’a pas tourné le dos à l’enrichissement par la diffusion de données. Bien au contraire, puisque l’ouverture marchande permise par le Net n’a fait que s’accentuer dans les décennies suivantes. L’économie qui se voulait collaborative, c’est-à-dire fondée sur la production de valeur en commun, est devenue le soutien de l’économie la plus individualiste qui soit, au service de l’enrichissement matériel personnel.

  1. Économie collaborative, individu connecté, travail fantôme

On est loin de l’utopie des fondateurs, mais reconnaissons qu’il y avait chez eux, dès le départ, une contradiction : revendiquer un changement social radical tout en s’inscrivant dans une économie capitaliste fondée sur la propriété. Les créateurs d’Internet pensaient détourner le capitalisme, mais le capitalisme les a absorbés.

La disruption, ou l’absence dramatique de projets

au registre marketing, la disruption résulte de cette absorption, dans la mesure où elle définit l’ambition d’individus pensant pouvoir changer le monde à partir de leurs idées et de la technologie. Cette stratégie mise au point par l’agence publicitaire TBWA consiste à « briser les conventions établies sur un marché au moyen d’une idée créatrice pour libérer une marque de ses carcans et la repositionner sur son marché2 ». Avant que le marketing ne reprenne le terme, la disruption désignait ce qui provoque une rupture : briser, faire éclater, rompre. Elle s’inscrit donc, au-delà du registre de la compétition, dans celui de la violence. Elle invite à ne pas se contenter d’être concurrentiel ou compétitif, mais à gagner et à être unique. « Être disruptif, écrit Christian Salmon, c’est être pionnier dans son domaine, devenir incontournable […]. Être disruptif, c’est être le premier, le seul, sans concurrent, et créer ainsi une nouvelle demande3. »

La disruption, ou l’absence dramatique de projets

Dans la logique disruptive, la volonté monopolistique l’emporte sur la rentabilité : Uber n’est pas rentable, mais vise à être en situation de monopole dans les transports. Nul autre mot, peut-être, ne désigne mieux l’incapacité à tirer les leçons du passé, l’obsession du présent et l’absence dramatique de projets à venir4.

Note

Voir Peter Sloterdijk, Après nous le déluge

Le manifeste des « 100 barbares »

cette culture porte en elle la perspective d’une société de femmes et d’hommes sans qualités, relégués au rôle de supplétifs, asservis par une forme de fétichisme qui laisse accroire que les problèmes de la société pourraient être résolus par les nouvelles technologies en tenant toute forme de délibération collective, donc politique, à la marge6. »

Belles histoires et ubérisation

Dans un premier temps, explique Monique Dagnaud, l’économie collaborative permet « aux exclus du salariat ou à ceux qui en souffrent, de trouver ou d’accroître leurs revenus en devenant hôtes ou chauffeurs ou travailleurs occasionnels et réciproquement elle permet de consommer à moindre coût […]. De multiples profils peuvent être intéressés, allant des personnes qui vivent dans l’extrême précarité – étudiants ayant du mal à joindre les deux bouts, chômeurs aux revenus issus d’indemnités ou du RSA, artistes qui se cherchent, accidentés de la vie, personnes ayant fait le choix de vivre dans les interstices de la société – à des individus ayant seulement besoin d’un complément de revenus et qui usent de l’économie collaborative comme d’une opportunité temporaire10 ».

Belles histoires et ubérisation

Uber est une chance pour l’emploi des jeunes : « Souvent ils n’ont pas 30 ans, sont issus de l’immigration et viennent de banlieues difficiles. Avant de porter le costume-cravate de Uber, s’ils n’étaient pas au chômage, ils étaient caissiers au supermarché, intérimaires, déménageurs et surtout salariés. Ils travaillaient 35 heures par semaine et n’avaient pas toujours le goût ni le sens du service. Les services comme Uber permettent à nos concitoyens de prendre leur destin en main et de se sentir libres. Maintenant ils vous ouvrent la porte, vous proposent de l’eau et travaillent plus de 60 heures par semaine. La rémunération n’est pas forcément plus intéressante au temps passé. Alors pourquoi choisir de travailler autant dans le pays des 35 heures ? Pour la liberté. »

Belles histoires et ubérisation

Contrairement à ce qu’affirme Germain Brion, le sentiment d’être exploité n’échappe pas aux travailleurs de Uber, qui le dénoncent d’ailleurs d’une façon croissante. Cette exploitation est rendue possible par un non-respect du code du travail et par le non-paiement de l’impôt. De plus, depuis sa fondation en 2009, Uber n’a jamais été rentable. C’est dire que ce ne sont pas les règles de la concurrence qui s’imposent, mais celles d’un projet de monopole qui supporte les pertes dans l’attente d’une rente et d’un pouvoir uniques.

Belles histoires et ubérisation

Les investisseurs de Uber raisonnent à long terme et visent le moment où cette société aura détruit toute organisation de transport – quel que soit celui-ci – et pourra imposer ses normes culturelles, sociales et financières. Le même raisonnement peut s’appliquer à Airbnb.

Belles histoires et ubérisation

Même si Uber ou Airbnb détruisent illégalement des économies locales pourvoyeuses d’emplois durables, leurs leaders sont considérés comme des héros : « C’est l’histoire d’un enfant de la classe moyenne new-yorkaise, qui est devenu milliardaire grâce à ses grands idéaux. Génie du storytelling ou utopiste sincère, mais qui est donc Brian Chesky ? Le premier adjoint au maire de Paris, Bruno Julliard, et les entrepreneurs qui ont eu l’occasion de le rencontrer jeudi, semblent en tout cas convaincus de sa bonne foi. Et en lisant ses vœux de 2014, on serait tenté de se laisser convaincre aussi », peut-on lire dans Les Inrocks en février 2015.

Belles histoires et ubérisation

Malheureusement, la belle histoire ne tient pas longtemps : si Uber ou Airbnb se développent, c’est parce que les clients y trouvent un intérêt d’ordre économique. Mais ils ignorent souvent que cet avantage économique est directement lié à des pratiques prédatrices pour lesquelles n’importe quel individu qui les emprunterait à titre privé se retrouverait vite en prison.

Belles histoires et ubérisation

Les dégâts se situent à deux niveaux : l’emploi, lorsque l’activité concerne des secteurs professionnalisés : le travail social, les transports, l’hôtellerie, etc. ; et la vie sociale (solidarité, intimité, émotions, etc.), lorsque l’activité transforme les liens sociaux fondamentaux en marchandises. Aussi faut-il être clair : cette économie n’est ni une économie du partage (share economy), ni une économie de pairs (peers economy), mais une économie prédatrice qui ne se développe que sur la destruction économique et sociale.

Belles histoires et ubérisation

Les plateformes informatiques « se servent de votre voiture, de votre travail, de vos émotions et, plus important, de votre temps, écrit l’universitaire et activiste Trebor Scholz. Ce sont des entreprises de logistique qui demandent aux participants de payer l’intermédiaire. Nous sommes transformés en actifs. C’est la financiarisation de notre quotidien11 ».

Belles histoires et ubérisation

La destruction des emplois et l’instrumentalisation des liens sociaux convergent. Ils convergent parce que l’une des préoccupations de l’investisseur est de ne pas être employeur : la promotion de l’autoentrepreneuriat vise également, et peut-être surtout, l’annihilation du salariat. Comme le dit Trebor Scholz, « au sein de la main-d’œuvre américaine, un travailleur sur trois est un entrepreneur indépendant, journalier, intérimaire ou autoentrepreneur »

Belles histoires et ubérisation

Cette évolution rapproche la typologie de l’emploi des pays de l’hémisphère Nord et celle des pays du Sud. En Amérique du Sud, la majorité des pauvres sont autoentrepreneurs, mais c’est un choix par défaut, uniquement parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi salarié. Précarité, faible rémunération, contrats à la journée ou à l’heure selon les secteurs : « L’économie du partage est présentée comme le signe avant-coureur d’une société post-travail, la voie vers un capitalisme vert […]. Elle génère au départ un sentiment de liberté, qui est vite rattrapé par l’anxiété, l’autoexploitation et la dépression12. »

Belles histoires et ubérisation

Ne pas avoir de salariés est encore plus intéressant en temps de crise : les autoentrepreneurs n’ont pas accès au chômage partiel, « les assurances éventuellement souscrites ne couvrent pas les pertes de chiffre d’affaires liées au confinement épidémique, et il en est de même pour l’assurance responsabilité civile professionnelle ». Quant aux travailleurs des plateformes, aucune prévention des risques n’a été prévue par les grandes plateformes. Les dispositions prises sont plutôt destinées à protéger les clients.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

les salariés ont lutté pour protéger la sphère du travail de la tension des marchés. De cette nécessité d’être regroupés, ils ont su, au fil de décennies de luttes collectives, tirer leur parti. Après la Seconde Guerre mondiale et jusque dans les années 1970, une forme d’équilibre instable prévalait entre les syndicats de salariés et le patronat, arbitré par l’État, que les économistes ont nommé « compromis fordiste » par référence au magnat de l’automobile connu pour considérer qu’il fallait bien payer les ouvriers pour qu’ils puissent acheter les voitures qu’ils produisaient.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

Mais à tout prendre, les propriétaires des entreprises préfèrent ne pas avoir de salariés et prélever les bénéfices du travail d’individus totalement indépendants, aussi bien vis-à-vis d’eux qu’entre eux-mêmes. Être employeur, c’est avoir à faire face à des salariés qui demandent une rétribution de leur travail et peuvent s’organiser collectivement. Être salarié est déjà le résultat d’une lutte des travailleurs dans la conquête du travail. Pour l’investisseur, le travailleur idéal est entrepreneur de lui-même et prend les risques à sa charge

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

Aussi la destruction du salariat est-elle un objectif essentiel du capitalisme contemporain. Elle passe aussi bien par la promotion de l’autoentrepreneuriat que par la valorisation sans limite de l’entrepreneur qui relègue l’entreprise proprement dite au second plan.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

Les entreprises de plateforme comme Uber, Airbnb ou Doctolib s’appuient tout à la fois sur des investissements lourds et sur un travail sous-payé et un travail gratuit. Ainsi procède également La Ruche qui dit Oui !, start-up créée en 2011 qui a mis en place une plateforme mettant en lien producteurs et consommateurs. La Ruche qui dit Oui ! appartient à la société Equanum, société anonyme simplifiée qui a levé 1,5 million d’euros auprès des fonds d’investissement XAnge Private Equity, puis 8 millions d’euros auprès des fonds USV, Felix Capital et Quadia

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

Plus encore, l’irruption du business dans l’action sociale a fait basculer la conception du travail bénévole. Fondé sur l’engagement volontaire et la gratuité, le bénévolat est devenu un outil de substitution au travail salarié. Comme le dit la sociologue Maud Simonet, « le travail gratuit n’est pas seulement une soustraction, ce n’est pas seulement un travail qui n’est pas rémunéré. C’est avant tout un déni de travail au nom d’autre chose. C’est un travail que l’on ne reconnaît pas comme travail, mais comme valeur : il est fait au nom de l’amour, de la maternité, de la famille, pour le travail domestique16 ». Si le travail gratuit, lié aussi bien au patriarcat qu’au capitalisme, touche essentiellement les femmes, il s’étend aujourd’hui de façon incontrôlée. N’importe quelle cause peut susciter le bénévolat et n’importe quel travail bénévole peut devenir objet de commerce. La stratégie bien pensée du business social est de repérer les causes sociales sur lesquelles la population fournit un travail gratuit, bénévole, pour marchandiser l’activité qu’elle réalise.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

Il appartient à chacun de devenir entrepreneur pour faire ce qu’il veut, donc accéder au travail, fût-il gratuit.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

Les storytellings de l’entrepreneuriat social sont toujours des histoires d’hommes, et parfois de femmes, mais jamais d’entreprises. Les sites d’information comprennent un nombre incalculable de portraits et de présentations d’entrepreneurs remarquables et aux profils, sinon très diversifiés, du moins toujours très sympathiques. Ces profils, ainsi que l’implication des entrepreneurs dans leur projet, sont des critères déterminants pour les investisseurs appelés à soutenir un projet de start-up ou de business social.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

le mot « capitaliste », très dévalorisé, disparaît du langage économique pour être remplacé par un terme positif et plein de promesses : investisseur. Il eût été inconvenant que le capitaliste prît le pouvoir sur l’État, mais il est tout à fait moral que l’investisseur le fasse.

Pourquoi les investisseurs ne souhaitent pas de salariés

le statut héroïque de l’entrepreneur social qui a réussi n’est pas lié à son dévouement à une cause sociale, mais à sa réussite financière, aux investisseurs qu’il a su intéresser, aux fonds qu’il a su lever et qui sont sa fierté. Sa réussite prouve son génie – ce qu’on appelle, dans le business social, sa vision, et qu’il exerce de préférence dans une entreprise « libérée ». Libérée ? Vraiment ?

Dans l’entreprise libérée, c’est le patron qu’on aime

Qu’est-ce que l’entreprise libérée ? C’est « un environnement organisationnel dans lequel la majorité des salariés sont complètement libres et responsables d’entreprendre toutes actions qu’eux-mêmes – pas leurs supérieurs ni même les procédures – décident comme étant les meilleures pour réaliser la vision de leur entreprise17 ».

Dans l’entreprise libérée, c’est le patron qu’on aime

Getz précise deux points : d’une part, les salariés qui souhaitent rester des exécutants gardent cette possibilité, mais « ils ne pourront prétendre à la valorisation dont leurs collègues (qui ont adopté la liberté d’initiative) peuvent bénéficier » ; d’autre part, la vision de l’entreprise n’est pas l’anarchie, mais « la responsabilité d’agir pour promouvoir la vision partagée de l’entreprise ». Ce dernier point est important. C’est en effet sous l’action de son « patron » que l’entreprise se libère…       Quel est donc ce « leader libérateur » ? Il possède trois qualités : il cultive les valeurs de liberté et de responsabilité, il est créatif et il est sage. Il sait aussi répondre aux besoins fondamentaux des salariés, qui sont également au nombre de trois : égalité intrinsèque, développement personnel, et autodirection. L’autodirection suppose l’adoption de regards positifs sur l’homme, sur le travail, sur le patron, sur le manager et sur l’employeur. Ce qui signifie, pour être tout à fait clair, que le salarié qui souhaite rester dans l’entreprise libérée doit aimer son patron !

Le patron a la vision

le travail est autrement plus libre dans les coopératives de production que dans les entreprises libérées.

Entreprendre en étant salarié : les coopératives de travail

Face au détricotage du statut de salarié, le mouvement coopératif fait mieux que résister. Les coopératives de travailleurs connaissent actuellement un essor remarquable, qui montre que non seulement l’idéologie individualiste ne suscite pas l’adhésion unanime, mais aussi que l’emploi salarié est toujours souhaité, surtout lorsqu’il est associé à l’exercice du pouvoir.

Entreprendre en étant salarié : les coopératives de travail

Smart est présente dans neuf pays européens et réalise près de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires qui concernent plus de 35 000 travailleurs chaque année. En tant que coopérative, elle a fait le choix statutaire de ne pas rémunérer son capital ni d’autoriser la moindre plus-value sur les parts sociales. Elle ne filtre pas ses associés : de passage pour un job d’un jour ou développant leur carrière depuis plus de quinze ans en son sein. Elle promeut une gouvernance participative active et un dialogue social avec d’autant plus d’efficacité que l’enjeu de la rémunération des actionnaires est neutralisé et que le groupe est totalement indépendant des pouvoirs publics et de tout subside en ce qui concerne son cœur de métier21.

Le travail fantôme et la destruction du salariat

« Parmi les centaines [de tâches] que j’ai effectuées sur Mechanical Turk, raconte Maxime Johnson, on m’a par exemple demandé de regarder une vidéo de dix minutes pour augmenter le nombre de visionnements d’un Youtubeur (0,03 ) et d’identifier entre deux polices de caractères celle qui était la plus facile à lire (0,01 $). » Et il conclut : « L’existence d’outils technologiques efficaces et l’accès à une main-d’œuvre abordable, branchée, disponible 24 heures sur 24, assurent que le travail fantôme est là pour rester, et ce, avec ou sans intelligence artificielle. »

Le travail fantôme et la destruction du salariat

Selon Kaye, la mobilisation de la société civile est le seul rempart contre l’exploitation du travail fantôme

Le revenu passif, ou l’art de s’enrichir sans travailler

. À mille lieues de la finalité sociale clamée par les riches, la réussite ne s’exprime pas en termes d’emploi, de travail, d’émancipation, de réalisation de soi, mais en termes financiers

Le revenu passif, ou l’art de s’enrichir sans travailler

Le revenu passif se définit dans les termes exactement contraires de l’engagement volontaire et du bénévolat. Le bénévolat consiste à offrir du temps gracieux au service d’une cause précise ; le revenu passif consiste à gagner de l’argent par n’importe quel moyen au cours d’un temps où l’on ne travaille pas.

Le revenu passif, ou l’art de s’enrichir sans travailler

Intitulé « Revenu passif : 13 idées pour gagner de l’argent (même en dormant) », un article du site Moneylo donne les clés de la réussite : le succès financier n’est accessible qu’à ceux qui gagnent de l’argent même quand ils ne travaillent pas. « Le revenu passif, peut-on lire, correspond au moment où vous continuez à être payé pour un travail une fois que celui-ci est terminé. » Bref, ce n’est ni plus ni moins qu’une rente. Ce qui permet – et en général suppose – d’avoir plusieurs sources de revenus

Le revenu passif, ou l’art de s’enrichir sans travailler

Voilà qui modifie totalement le rapport au travail entendu comme œuvre et réalisation de soi : « Certaines idées de revenus passifs exigent un certain travail en amont comme la rédaction d’un livre, tandis que d’autres vous demanderont moins d’efforts de mise en place : par exemple, les dividendes de vos actions en bourse31. »

Le revenu passif, ou l’art de s’enrichir sans travailler

Reste la question du sens de cette économie.

Le business social, c’est d’abord et avant tout… un business

Résumons-nous : le business social est une conception politique qui promeut des entreprises ayant pour finalité de traiter la pauvreté, l’exclusion et les atteintes à l’environnement. Il conjugue les principaux traits suivants :                         la focalisation de l’activité sur une finalité sociale ou environnementale ;                           l’adoption de techniques de gestion et de communication issues du capitalisme financier ;                           la foi dans l’innovation technologique ;                           des statuts de sociétés de capitaux avec une prédilection pour la SAS ;                           le soutien des grandes sociétés de capitaux, de leurs fondations ou de leurs réseaux ;                           l’appel à des investisseurs généralement sous la forme de capital-risque et de capital développement ;                           la volonté de grandir ou de changer d’échelle, voire d’être leader sur son marché ;                           la possibilité de revendre l’entreprise.

Le business social, c’est d’abord et avant tout… un business

Centré sur l’entreprise proprement dite, il ne questionne pas son inclusion dans l’économie générale. Il poursuit une logique de développement d’entreprise dans un marché concurrentiel. Son horizon est la réussite entrepreneuriale et non le développement d’un territoire, car son espace est indéfini. Il fait appel au marché de l’argent à travers des fonds d’investissement qui sont les conditions mêmes de sa croissance.       Quand il ne vise pas explicitement la revente de son entreprise, l’entrepreneur n’est jamais indifférent à cette possibilité après lui avoir fait atteindre une taille respectable. Cela explique que le business social soit incompatible avec la forme associative ou coopérative

Le business social, c’est d’abord et avant tout… un business

incompatible avec la forme associative ou coopérative. Encore une fois, il existe bien une continuité dans le concret entre l’ESS et le business social. Mais les modèles de développement, les modes de gouvernance, les modèles économiques, les valeurs de référence sont radicalement et fondamentalement différents.

Le business social, c’est d’abord et avant tout… un business

nous allons maintenant étudier la façon dont il s’y prend pour remplacer les associations sociales et l’État. La leçon vaut la peine d’être retenue : le projet politique est élaboré par les fondations des multinationales, et le cadre économique est la marchandisation inéquitable des activités non lucratives et de l’action publique. Avec en ligne de mire la disparition des services publics.

Ruses de riches

Contrairement à ce qu’ont pu présupposer plusieurs théoriciens de l’action sociale et de l’économie solidaire, l’État n’est pas toujours, tant s’en faut, le garant du travail social contre les coups de boutoir du capitalisme, il peut aussi être le partenaire très actif de ce dernier.

Ruses de riches

L’alliance entre l’État et les multinationales se réalise aujourd’hui dans un rapport de force à l’avantage indiscutable des grandes sociétés et de leurs fondations. Celles-ci forgent le projet politique de remplacer les États. C’est très précisément ce que nous disent les ultrariches à la tête des plus grandes fondations quand ils affirment servir l’humanité et refusent de payer l’impôt, à l’image du célèbre héros de bande dessinée Largo Winch1. Ce qui n’empêche pas Largo comme Bill Gates d’être milliardaires : au contraire, dans leur esprit au moins, il faut justement qu’ils le soient pour pouvoir remplir leur mission de sauveurs de l’humanité.

L’américanisation des fondations européennes

Les origines de la conception européenne de l’intérêt général sont sans doute très anciennes. Déjà dans la société féodale le seigneur garantit la sécurité des paysans de son fief. Le royaume reprend à son compte les droits et devoirs seigneuriaux et les étend à mesure de la croissance de sa richesse. Au XVIe siècle, le mercantilisme puis la colonisation apportent leur pierre à cette conception en permettant l’enrichissement des nations portugaise, espagnole, néerlandaise, française et anglaise par l’action conjuguée des États et des grands marchands dans l’organisation du commerce au long cours, le pillage et l’exploitation des richesses d’outre-mer.C’est à partir de cette conception protectrice que se constitue l’État moderne en Europe : l’État est investi du devoir de protéger son peuple et le peuple est attaché au droit d’être protégé par la puissance publique.

L’américanisation des fondations européennes

À la différence des vieux États européens, l’État fédéral des États-Unis n’a jamais été assez riche pour subvenir aux besoins essentiels de son immense territoire. Pour financer les hôpitaux, écoles, universités, musées, les villes américaines se sont tournées vers les plus riches de leurs habitants pour leur demander d’œuvrer en faveur de la communauté qui leur avait permis de s’enrichir. Historiquement, la philanthropie finance les institutions d’intérêt général avec la bénédiction des États.

L’américanisation des fondations européennes

Après une première phase d’essor de la philanthropie directement liée à l’histoire de la constitution des États-Unis, la philanthropie « moderne » naît avec l’essor du capitalisme et la formation de grandes fortunes industrielles à la fin du XIXe siècle. Ces fondations, celles de Rockefeller, de Ford ou de Carnegie, marquent une rupture en ce qu’elles changent d’échelle et s’articulent intimement au capitalisme. Leur rôle est fondamental dans la construction de l’intérêt général nord-américain. Cette conception est incompatible non seulement avec l’État-providence, mais avec la démocratie républicaine issue de la Révolution de 1789.Cette différence entre l’Europe et les États-Unis explique que seules les fondations nord-américaines aient conçu au cours de ces dernières années un nouveau projet alternatif aux États. Elles ont défini deux démarches différentes de substitution à l’État : celle de la corporate philanthropy procède de l’aide et du don ; celle de la venture philanthropy procède du risque et du placement. Comme on l’a vu, la venture philanthropy, ou philanthropie à risque, s’est développée à la fin du XXe siècle essentiellement sur la côte ouest des États-Unis, dans le sillage de l’économie financière et de la révolution des technologies de la communication. Ses concepteurs ont transféré les stratégies financières dans l’action sociale et sont au fondement du business social. Ce que j’appelle capitalisme « humaniste » est la transposition des techniques du capitalisme financier dans le social défini comme un nouveau marché, et il résulte de la volonté de milliardaires ayant fait fortune dans la finance d’étendre leur business dans les enjeux sociétaux, c’est-à-dire sociaux et environnementaux.

L’américanisation des fondations européennes

Nous assistons aujourd’hui à un glissement politique majeur : les États européens adoptent la conception américaine du rôle des fondations. Pour mieux saisir cette conception, voyons comment les entrepreneurs américains envisagent leur rapport à l’État.

Koch Industrie : industrie polluante + ultrarichesse + fondations = Donald Trump

Après Cargill, Koch Industrie est la plus importante multinationale américaine non cotée en Bourse. Les frères Koch, qui la détiennent à hauteur de 84 %, sont à la tête d’une fortune de plus de 125 milliards, tirée essentiellement de l’exploitation d’énergies fossiles, dont le pétrole, de l’industrie papetière et de l’industrie chimique. Les Koch sont l’une des familles les plus riches des États-Unis avec les Walton (propriétaires de Walmart ; fortune : 191 milliards)  et les Mars (propriétaires de Mars ; fortune : 127 milliards3). Ils ont créé de nombreuses fondations qui soutiennent les causes des conservateurs libertariens et climatosceptiques par le versement de sommes colossales pour des campagnes électorales, à tel point qu’on a pu désigner le Parti républicain comme une « succursale des Koch ». La cause est claire : « Pour les deux frères Koch, Donald Trump n’était “pas assez pur dans sa vision du libéralisme”4. »

Koch Industrie : industrie polluante + ultrarichesse + fondations = Donald Trump

Koch Industrie est l’un des plus gros pollueurs des États-Unis et Greenpeace va jusqu’à les décrire comme « les chevilles ouvrières du déni du changement climatique ». À travers leurs fondations, les Koch soutiennent des programmes dans 300 universités. Ils financent massivement la production de recherches favorables à la liberté de marché ou critiques des causes environnementales.

Koch Industrie : industrie polluante + ultrarichesse + fondations = Donald Trump

Les pratiques managériales et commerciales de la multinationale sont très fréquemment dénoncées. Une filiale de Koch Industries, Koch Oil, a été poursuivie pour pollution (315 actes de pollution aux États-Unis) et les frères Koch ont été accusés de dissimulation de preuves sur des actes de pollution (97 chefs d’accusation).

Koch Industrie : industrie polluante + ultrarichesse + fondations = Donald Trump

Pour autant, ce n’est peut-être pas cette image que donne l’empire Koch. L’un des frères, David, est mort en 2019, à 79 ans, d’un cancer. À cette occasion, un hommage a été rendu au grand homme qui a tant « contribué à l’extraordinaire essor de Koch Industrie, l’un des fleurons de l’industrie américaine ». Et c’est pour son image de grand philanthrope que David Koch restera dans les mémoires américaines. Il était en effet « très engagé pour son État du Kansas et lui avait donné des sommes records pour protéger la nature et les parcs nationaux. Il avait également contribué par ses dons à la recherche médicale et en particulier contre le cancer6 ».

Koch Industrie : industrie polluante + ultrarichesse + fondations = Donald Trump

Cette présentation témoigne d’un des problèmes majeurs qui résulte de la substitution des fondations privées aux États : David Koch finance un parc naturel dans le Kansas parce qu’il aime le Kansas dont il est originaire et il finance la recherche sur le cancer parce qu’il est malade du cancer. Ce n’est pas l’intérêt général qui prévaut, mais les préoccupations personnelles du milliardaire. En France, Bernard Arnaud n’a pas financé de parc naturel ni soutenu la recherche sur le cancer, il a installé un musée d’art contemporain à Paris, au milieu du bois de Boulogne.

La fondation Bayes et l’impact social

Le storytelling des nouveaux riches affectionne les termes provocateurs : hacker (pirate), impact, barbares, révolution, etc. Reliant un terme qui évoque la balle d’une arme à feu – précisément le résultat du tir – et un autre qui définit le lien qui fonde la vie en société, l’expression « impact social » est choquante. Si l’on peut comprendre que son choix correspond à une stratégie de communication, on peut aussi s’interroger sur les effets sociaux qu’une telle stratégie risque de provoquer.

Mainmise sur le Mouves

En France, l’assaut du business social contre l’État passe par la conquête de l’économie sociale et solidaire. En effet, les fonds publics dédiés à l’action sociale étaient jusque très récemment attribués à l’ESS et spécialement aux associations en tant que partenaires de l’État dans la défense de l’intérêt général. Si la première cible de l’entrepreneuriat social est l’ensemble des associations parce que celles-ci réalisent l’essentiel de l’action sociale en France, il ne faut pas écarter l’hypothèse que les coopératives soient leur prochaine cible.

Comment mesurer son action sociale

L’entrepreneuriat social, je le répète, reproduit à l’identique les techniques du capitalisme financier qui le finance : marchandisation par le biais d’une approche business, recherche de position dominante, communication et lobbying puissants et décomplexés.

L’art du retour social sur investissement

Cette conception s’inscrit d’emblée dans le cadre de la société de capitaux et exclut les associations et les coopératives. Les associations sont exclues pour la raison évidente qu’elles n’ont pas de capital. (On verra plus loin toute la violence d’une telle mesure appliquée dans l’action sociale.) Quant aux coopératives, elles ont bien un capital mais elles n’ont pas d’actions. Si l’on considère la rémunération des parts sociales des coopératives comme l’équivalent d’un retour sur investissement, alors il faut préciser que ces parts ne sont pas des investissements au sens où l’entend un investisseur. C’est un engagement de soutien d’une action collective. La rémunération n’est pas exclue mais elle est contrôlée, limitée et facultative

L’art du retour social sur investissement

L’obsession à vouloir mesurer le bien-être dépasse la mesure du social proprement dit : la véritable question qui fonde le retour sur investissement social est simple, mais absurde, et la réponse est tout aussi simple, mais hasardeuse : comment calculer le rendement monétaire d’un don ou d’un investissement dans l’action sociale ?

L’art du retour social sur investissement

Les experts du business social ont conçu une méthode dont le cœur est le ratio SROI, soit la valeur des impacts divisée par l’investissement total.

L’art du retour social sur investissement

Le point essentiel de la méthode SROI est qu’il traduit la valeur en euros ou en dollars : « Estimer la valeur créée pour les parties prenantes d’un projet, que cette valeur soit économique, sociale ou environnementale, et la comparer à la somme des ressources (en argent, temps ou nature) qui ont rendu possibles les activités. En résumé, on cherche à établir le ratio : valeur des impacts sociaux/coût des activités. Afin d’y parvenir, on recourt à une unité de mesure commune qui est l’unité monétaire, comme l’euro ou le dollar5. »

L’art du retour social sur investissement

Les initiateurs de la démarche sont modestes : « Lorsque nous avons lancé l’expérimentation, le doute sur la possibilité de tout monétariser, comme la confiance en soi ou le bien-être, était bien présent à la fois d’un point de vue technique et d’un point de vue éthique. Néanmoins, en jouant le jeu, il s’est avéré qu’il était effectivement possible, bon an mal an, et avec une certaine dose de créativité, de mettre des euros sur beaucoup de choses. Effectivement les méthodes de monétarisation offrent différentes options : si on ne constate pas de coûts évités, on creuse les biens ou services équivalents dont on connaît le prix et en dernier ressort on peut toujours demander aux bénéficiaires eux-mêmes ce qu’ils en pensent au travers d’outils comme le value game6. »

L’art du retour social sur investissement

Cette méthode revendique son inscription dans la théorie du changement en inscrivant une carte des impacts par partie prenante. Le ratio SROI est une équation : au numérateur, la valeur monétaire actualisée de l’impact social ; au dénominateur, la valeur monétaire des contributions.       Comment valoriser monétairement un impact ? L’Essec donne quatre types de valorisation.

L’art du retour social sur investissement

Les revenus additionnels réels ou estimés

Note

Premier type. des estimations peuvent être utilisées, comme la différence entre un salaire au Smic et le montant moyen de RSA sans activité pour estimer la hausse de revenus.

L’art du retour social sur investissement

Les coûts épargnés ou réalloués réels ou estimés.

Note

Deuxième type. Par exemple Recruter des personnes au chômage ne signifie pas pour autant que les coûts de fonctionnement de Pôle Emploi vont diminuer, il n’y a donc pas d’économies réelles monétaires mais du temps, avec une valeur, qui sera réalloué à d’autres personnes ou d’autres activités.

L’art du retour social sur investissement

Le prix de biens ou services équivalents sur le marché, ou proxies.

Note

Troisième type. On cherche ici le prix généralement constaté de biens ou services procurant des résultats relativement similaires à la SIAE, même si, bien entendu les contextes et publics sont différents.(Par exemple, le prix du même service rendu entre amis

L’art du retour social sur investissement

La valeur exprimée par les bénéficiaires eux-mêmes.

Note

Quatrième type. Les projets sociaux ayant pour vocation première de créer de la valeur pour leurs bénéficiaires, on cherche ici à connaître la perception de ces derniers, avec une approche plus subjective. Approche type UX, faisant la part belle au ‘value game’s comme outil

L’art du retour social sur investissement

Le terme de « proxies » définit l’approximation d’une valeur pour laquelle une mesure exacte est impossible à obtenir. On note à nouveau la capacité de ce courant de pensée à donner de la noblesse à des pratiques discutables. Face à une telle approximation, un chercheur universitaire soulignerait son incapacité à répondre à la question et conclurait éventuellement à l’impossibilité d’établir une mesure ou une causalité. À l’inverse, nommer l’approximation « proxies » fait passer une approximation au statut de concept inscrit dans le glossaire du SROI

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

Le choix du terme n’est naturellement pas neutre : un proxy est un intermédiaire ou un mandataire issu du langage informatique (composant logiciel informatique qui joue le rôle d’intermédiaire entre deux usagers). Il a pour mission de faciliter ou de surveiller leurs échanges.

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

De façon plus large, on observe que les quatre démarches proposées se heurtent toutes à la question de la mesure : les trois premières admettent qu’il faut procéder à des « estimations », des « économies de temps », les « proxies ». La quatrième présente l’intérêt de questionner les bénéficiaires eux-mêmes, à travers un jeu, le value game. Irions-nous vers une reconnaissance des bénéficiaires en tant qu’acteurs économiques, voire en tant que sujets ?

Note

Approche UX ?

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

Le rapport de l’Essec explique la façon dont le value game a été utilisé dans le secteur de l’insertion par l’activité économique. Il a concerné six participants – trois salariés classiques et trois salariés en insertion – qui ont fait trois value games. Le jeu comporte 17 cartes « représentant des biens ou services (exemples : un caddie de courses par mois pendant un an, un nouveau manteau, une télévision), avec des prix allant de 50 € à 3 000 € ». Il s’agit d’établir une équivalence entre ces biens et services : « Les participants ont tout d’abord sélectionné une dizaine de cartes, puis les ont classées par ordre de préférence. Nous avons ensuite mis sur la table des cartes représentant les sept bénéfices testés et les salariés les ont placées en face des biens ou services ayant une valeur équivalente pour eux. »

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

Ainsi, l’un des participants classe l’une en face de l’autre les deux cartes. Par exemple, l’un a placé « Avoir été formé pour savoir utiliser le matériel pour le nettoyage » en face de « Fumer un paquet de cigarettes par jour pendant un an ». Ou encore : « Faire attention à l’environnement » en face d’« Une boisson chaude par jour pendant un an ». Ou bien : « Une coupe de cheveux chez le coiffeur une fois par mois pendant un an » en face d’« Être reconnu dans son travail » ; « Acheter un manteau pour l’hiver » en face d’« Avoir de bons horaires de travail ».

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

Le professeur établit ensuite « la moyenne des valeurs accordées par équivalence par les six participants » et obtient les résultats suivants :                         1. Faire attention à l’environnement = coût d’une boisson chaude par jour pendant un an, soit 1 800 euros.                           2. Avoir le nom de l’entreprise d’insertion sur son CV : 1 600 euros.                           3. Avoir été formé pour savoir utiliser le matériel pour le nettoyage : 1 100 euros.                           4. Faire un travail de qualité reconnu par votre responsable : 260 euros.                           5. Avoir des horaires de travail traditionnels : 100 euros.                           6. Travailler en équipe : 90 euros.                           7. Rencontrer des clients : 60 euros7.                     Ces équivalences n’ont pas plus de sens du point de vue socioéconomique que de point de vue pratique. Voilà qui ressemble à une plaisanterie

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

le résultat est incontestable. Il n’en reste pas moins biaisé, voire absurde, par le fait que ces salariés n’ont pas eu à se prononcer sur le sens de la question qui leur est est posée.

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

La question de la valeur en euros et dollars est celle que se pose le gestionnaire qui définit les règles du jeu lui permettant d’obtenir l’avis des salariés. Comment est-ce possible ? L’une des grandes qualités de ce jeu est précisément d’être un jeu.

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

Le jeu est un élément essentiel de la relation commerciale. Et la fixation des règles du jeu est évidemment une question cruciale. On joue en Bourse comme aux courses. La compétition, les stratégies, le secret, le contournement des règles font partie du jeu. Le non-respect des lois fait même partie des règles : comme on a le droit de cacher son jeu, on a le droit de bluffer et de mentir.       Une autre qualité de cet exercice est de s’appuyer sur l’expérimentation

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

la force de ce jeu est de transformer en argent tout fait social et environnemental. Même si cette transformation n’a absolument aucun sens, le value game la fait. Et répond ainsi à une demande très forte, en particulier des collectivités publiques chargées de la question sociale. Même si les élus et leurs services n’ignorent pas qu’il s’agit d’un tour de passe-passe, la mesure quantifiée du SROI est un atout d’autant plus inégalable que leurs promoteurs avouent eux-mêmes, modestement, le caractère fragile, voire hasardeux, de la mesure.

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

De nombreuses associations de travail social qui ont depuis longtemps calculé les coûts réels de l’action sociale proposent d’autres mesures, plus exactes, ne serait-ce que parce qu’elles s’appuient sur les expériences réelles des personnes et sur le travail social et éducatif. Mais les unités de mesure et la temporalité du travail social sont incompatibles avec le cadre restreint du marché dans lequel les collectivités publiques sont poussées à raisonner

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

Le SROI permet de tout quantifier en dollars ou en euros, et dans le cas qui nous occupe, de gagner le marché du social, en premier lieu celui de l’insertion par l’économie (IAE) en faisant entendre aux pouvoirs publics que celle-ci, grâce à l’entrepreneuriat social, n’est pas une charge financière mais un gain, le retour social sur investissement permettant à la puissance publique de réaliser des économies.

Questionner les bénéficiaires : le « value game »

les associations de travail social sont habituées à évaluer pour elles-mêmes comme pour leurs financeurs les résultats de leur travail. Pourquoi l’entrepreneuriat social, qui intervient dans le champ du social, ne s’appuie-t-il pas sur les évaluations des professionnels du social ?

Le social n’est pas réductible à des chiffres, et pourtant…

Parce que les évaluations élaborées par les travailleurs sociaux ne peuvent pas être uniquement quantitatives et donc directement traduites monétairement. L’une des particularités du SROI est qu’il donne une équivalence monétaire à l’action sociale. Cette équivalence est « l’impact social ». Cette opération est obligatoire en vue de calculer un rendement financier de l’argent investi. Nous l’avons vu, il faut toujours avoir à l’esprit que le philanthrope adepte du capital-risque est avant tout un investisseur qui vise à ce que son investissement produise un rendement. Le don d’aujourd’hui doit être un capital placé demain.

Le social n’est pas réductible à des chiffres, et pourtant…

Mais peut-on raisonnablement traduire en chiffres un résultat social ? On peut répondre à cette question en affirmant l’irréductibilité du social9. D’un point de vue philosophique, la complexité des sujets humains est infinie et, de même, leur diversité. Tous les courants – stoïcien, kantien, husserlien, bergsonien, herméneutique, personnaliste, etc. –, qu’ils soient occidentaux ou non occidentaux, nous disent la complexité, l’unicité et l’irréductibilité de l’être, qu’il semble vain de vouloir comptabiliser. Quant aux spécialistes des sciences sociales, les plus quantitativistes d’entre eux ne s’engagent pas à mesurer la valeur comptable d’une famille, d’une association de fait ou de droit, d’un village, d’une nation, de la religion, et encore moins le coût d’une poignée de main, d’un sourire, d’un mot, du soutien moral d’un instituteur, d’un voisin, d’un parent, d’un ami.

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Mesurer un impact, c’est isoler une relation causale linéaire au sein d’un système complexe et donc perdre de vue la dimension proprement sociale de l’action entreprise

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Dans ces conditions, pourquoi et comment en est-on venu à rendre nécessaire la quantification du social ?

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

De la subvention à la commande publique :         comment l’État trahit l’intérêt général

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

La monétarisation du social s’est faite en deux temps. Le premier est indépendant de l’entrepreneuriat social, puisque c’est l’État lui-même qui en est la cause. Au début des années 2000, les subventions de la puissance publique sont transformées en « commandes publiques ». Les premiers appels d’offres sont alors lancés dans le secteur de l’animation socioculturelle et dans l’insertion par l’activité économique, avant de s’étendre à l’ensemble de l’action sociale.

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Les arguments avancés en faveur de la mise en marché étaient nombreux : la clarification des relations entre les associations et la puissance publique ; les associations de travail social bénéficiant d’un public captif et ne connaissant pas la concurrence ; la rationalité de l’action publique ; le moindre coût ; la souplesse et la transparence de l’offre ; la mise en concurrence des associations entre elles, etc.

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Les spécialistes s’accordent à dire que la conception même de l’intérêt général en a été transformée : « C’est par le jeu du marché public, la disparition du pouvoir d’initiative des associations et donc la remise en cause de la capacité d’innovation et d’expérimentations sociales des associations de santé, de solidarité, d’action sociale et médico-sociale11. »

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Par la commande publique, les associations, qui furent à l’origine même du droit social, se trouvent dépossédées de leur prise d’initiative

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Rappelons qu’elles sont d’abord un aiguillon de l’action sociale au début du XXe siècle et pendant la Première Guerre mondiale. Elles deviennent ensuite partenaires de l’État au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec l’organisation de l’État-providence, au cœur de la vie démocratique de la nation12. Au début du XXIe siècle, elles se retrouvent prestataires de services par le jeu de la commande publique. Que deviennent les administrateurs et plus largement les 20 millions de bénévoles qui traduisent la participation citoyenne à l’action sociale ? Que devient la charte d’engagement entre l’État et les associations signée à l’occasion du centenaire de la loi de 1901, qui affirmait : « Les associations fondent leur légitimité sur la participation libre, active et bénévole des citoyens à un projet commun, sur leur capacité à défendre les droits, à révéler les aspirations et les besoins de ceux qui vivent dans notre pays et à y apporter des réponses » ?

De la subvention à la commande publique : comment l’État trahit l’intérêt général

Le mouvement associatif a réagi vivement pour résister au « rouleau compresseur » de la commande publique. Surtout, il a appris à travailler avec ses contraintes… qui s’assouplissent dans les années qui suivent

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

Mais l’État va beaucoup plus loin : tout en affirmant vouloir que les associations soient des interlocutrices dans l’élaboration des politiques publiques, le gouvernement les délaisse. En janvier 2018, Jean-Marc Borello rend à la ministre du Travail Muriel Pénicaud un rapport intitulé Donnons-nous les moyens de l’inclusion. Ce rapport plaide pour une nouvelle orientation de la politique gouvernementale, les entreprises et les start-up sociales se substituant aux associations comme acteurs sociaux de référence. Le tournant est brutal.

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

La politique concernant les emplois aidés a fait l’objet de nombreux commentaires. En deux ans, leur nombre a fondu de plus de la moitié : 450 000 en 2016 ; 200 000 en 2018. Treize associations importantes ont réagi dans une tribune du Monde le 4 mai 2018 : « Changer la société ne se décrète pas d’en haut, sans le public concerné et sans les corps intermédiaires », et ont déposé un référé au Conseil d’État. L’Unapei, qui fédère le secteur du handicap en réunissant 550 associations et plus de 3 000 établissements et services médico-sociaux, commente : « Le secteur associatif ressent un malaise profond. Il a le sentiment de ne plus être reconnu comme un interlocuteur naturel et productif du gouvernement dans l’élaboration des politiques publiques. Les phases de concertation sont réduites à leur plus simple expression lorsqu’elles ne sont pas simplement supprimées ou remplacées par des consultations sans véritable impact. » Toutes les politiques publiques intéressant les associations sont concernées : diminution des aides personnalisées au logement, réduction drastique du nombre d’emplois aidés, intensification du contrôle des migrants, réduction des crédits, projet de loi Elan…

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

les orientations du gouvernement mettent également en lumière la vision utilitariste qu’a le gouvernement des personnes migrantes et de leurs pays d’origine. Les personnes étrangères ne sont les bienvenues que lorsqu’elles peuvent répondre aux besoins des entreprises, soit parce qu’elles ont des compétences rares et recherchées, soit pour combler des besoins de main-d’œuvre dans des métiers que les Français.e.s ne veulent pas exercer.

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

Au-delà du présupposé qui inspire l’essentiel du texte de loi selon lequel l’immigré est un fraudeur, la loi est, à l’image de l’essentiel de la politique nationale, orientée vers l’intérêt spécifique des entreprises et du marché.

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

Le diable se niche dans les détails : si l’on revient aux appels d’offres, les dossiers sont si extraordinairement lourds et compliqués – le code de la commande publique comprend 1 700 articles – qu’on embauche des professionnels du dossier plutôt que des professionnels du social. En France, tout le milieu de l’action sociale connaît le groupe SOS. Fin 2018, il est implanté dans 54 pays, compte 16 000 salariés, 480 établissements et services, et son chiffre d’affaires est de 850 millions d’euros. Le groupe est dirigé par Jean-Marc Borello, ancien président du Mouves et conseiller d’Emmanuel Macron sur l’économie sociale et solidaire.

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

Fathi Bouaroua, délégué PACA de la Fondation Abbé Pierre, écrit : « Au-delà de Borello, si SOS pose question, c’est parce qu’il symbolise ce qui se passe au sein de l’ESS où des acteurs de plus en plus gros appliquent les mêmes logiques que dans le reste de l’économie au niveau mondial avec la constitution de monopoles autour de quelques multinationales. Des logiques de regroupement, de prédation de la part de structures qui ne font plus que répondre à des appels d’offres taillés pour elles. Ce qui exclut les petits. Avant, face à une problématique, on trouvait sur le terrain des solutions et l’on allait voir les institutions pour des financements. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Il faut rentrer dans des cases14. »

Stop aux associations, bienvenue aux start-up

les entrepreneurs sociaux sont mal outillés pour réaliser un véritable travail social, mais bien placés pour répondre à ces commandes où se rencontrent la logique financière et la logique administrative.

L’alliance de l’entrepreneur social et du financier à la tête de l’État

On observe ainsi un paradoxe : alors que la volonté initiale de la puissance publique semble être d’inclure des clauses sociales et environnementales dans les marchés publics, les organisations qui sont les mieux placées pour obtenir les résultats escomptés sont les moins bien placées pour répondre aux appels d’offres.

L’alliance de l’entrepreneur social et du financier à la tête de l’État

L’entrepreneur social Jean-Marc Borello conseillant l’ancien banquier d’affaires puis gérant de sociétés Emmanuel Macron : voilà qui symbolise, à la tête de l’État, les deux composantes du business social. Borello a connu Macron au début des années 2000 en le formant au concours de l’Ena à Sciences Po. Président du groupe SOS, considéré à tort comme la plus importante entreprise sociale d’Europe, cofondateur et ex-président du Mouves, Borello est souvent présenté comme la référence de Macron pour le traitement de la question sociale. Dès 2013, il s’entoure de deux de ses adjoints pour préparer la politique du futur président de la République : « Proposition no 10 : Orienter les marchés publics vers les entreprises sociales. Faire de l’impact social l’un des critères de leur attribution, et le rendre aussi important que le prix et l’efficience de la prestation15.

L’alliance de l’entrepreneur social et du financier à la tête de l’État

Il faut beaucoup d’assurance pour oser proposer que le retour social sur investissement soit intégré aux marchés publics, et plus encore pour revendiquer qu’il soit aussi important que le prix et le service rendu proprement dit.

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

l’utilité sociale s’exprime à travers la façon dont l’économie est conçue et pratiquée : une CUMA est une réunion d’agriculteurs qui gouvernent démocratiquement leur entreprise, réduisent leur dépendance aux grandes sociétés qui interviennent en amont et en aval de leur activité, s’entraident au-delà du simple objet de l’entreprise, donc créent du lien social. Ce « faire société » est considéré comme un résultat et une dimension essentielle de l’économie sociale qui renvoie aux principes coopératifs, ancrés dans les statuts qui fondent l’entreprise.

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

Toujours du point de vue de l’économie sociale historique, une SARL ou une SAS peut faire de l’insertion sans rompre avec l’idéologie et la logique capitalistes de développement d’un nouveau marché concurrentiel et de l’ambition de devenir leader. L’intervention auprès des pauvres s’articule alors à une marchandisation souvent destructrice de lien social ou subordonnant celui-ci à une logique financière. Que signifie dès lors l’utilité sociale ?

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

Cette question est au cœur du désaccord qui s’est exprimé dans les années 1990-2000 entre l’économie sociale et l’économie solidaire

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

L’économie sociale s’appuie avant tout sur un mode d’action, celui de personnes se regroupant pour répondre à des besoins non satisfaits, ni par le marché, ni par l’État, action qui sert en premier lieu les membres

Note

Et  sans aucune revendication de servir l’intérêt général.

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

À son origine, l’économie solidaire vient en aide à des personnes connaissant des difficultés sociales et économiques

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

Cette pratique est considérée par ses théoriciens comme répondant à l’intérêt général. Du même coup, l’économie solidaire se considère comme légitime à bénéficier d’aides publiques. L’obtention de telles aides consacre ainsi la reconnaissance publique du caractère d’utilité sociale de l’économie solidaire.       L’hybridation des ressources marchandes, de la redistribution publique et de la solidarité de la société civile à laquelle s’attachaient les théoriciens de l’économie solidaire et qui paraissait être une force, est aujourd’hui une faiblesse : elle justifie l’entrée des fonds d’investissement et de l’État dans les actions solidaires

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

L’irruption du marché et de l’État sous des formes renouvelées instrumentalise la solidarité citoyenne. Ce point est confirmé par le mouvement des idées qui accompagne la transposition du modèle économique de l’économie solidaire : le capitalisme s’est emparé de la valeur de la solidarité, c’est-à-dire de la revendication principale de l’économie solidaire

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

l’administration fiscale subordonne l’attribution du caractère d’utilité sociale à la gestion désintéressée. La gestion désintéressée, qui désigne le fait que les administrateurs sont bénévoles, est l’un des deux fondements de la non-lucrativité associative. Le fisc précise l’utilité sociale à partir de la règle dites des 4 P (produits, publics, prix, publicité) : l’activité satisfait un besoin non pris en compte par le marché ou de manière insuffisante ; l’activité est réalisée principalement au profit de personnes justifiant l’octroi d’avantages particuliers au vu de leur situation économique et sociale ; le prix des produits est nettement inférieur aux coûts du marché, ou modulé selon les bénéficiaires ; la publicité n’est pas utilisée comme un outil de promotion de l’activité, mis à part les campagnes d’appel à la générosité et la diffusion d’informations aux bénéficiaires des prestations de l’association.

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

Jean Gadrey définit en 2003 l’utilité sociale comme « l’activité d’une organisation de l’économie sociale qui a pour résultat constatable et, en général, pour objectif explicite […] de contribuer à la cohésion sociale (notamment par la réduction des inégalités), à la solidarité (nationale, internationale, ou locale : le lien social de proximité), à la sociabilité et à l’amélioration des conditions collectives du développement humain durable (dont font partie l’éducation, la santé, l’environnement et la démocratie)16 ». L’utilité sociale inclut donc aussi bien les pratiques de l’économie sociale que celles de l’économie solidaire

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

C’est cependant le raisonnement à partir de la finalité qui s’imposera. Peut-être, tout simplement, parce qu’il semble évident, indiscutable

Comment le capitalisme s’est emparé de la solidarité

pour le concepteur de l’économie sociale Henri Desroche, comme pour la majorité des chercheurs qui la définissent dans différents pays, l’économie sociale se définit à partir de l’identité coopérative. Elle s’appuie sur le mouvement coopératif parce que celui-ci est le seul mouvement social qui produise un projet économique alternatif au capitalisme par la conception d’entreprises abordant tous les domaines d’activité – l’agriculture, le commerce, l’industrie, l’épargne et le crédit, le logement, etc. –, supprimant la propriété individuelle et les actionnaires et pratiquant la démocratie tout en prenant en compte une autonomie de gestion

De l’économie sociale à l’économie du social

Sous la pression de l’État, l’ESS devient un marché sur lequel se positionnent les entrepreneurs sociaux.       Cette conception de l’ESS est aujourd’hui tout à fait intégrée par l’opinion publique. Les médias non spécialisés ne la considèrent pas autrement. Du coup, un groupe comme SOS est perçu comme la première entreprise de l’ESS. Ainsi peut-on lire dans Le Monde du 5 décembre 2018 : « Au total, le groupe associatif affirme employer à présent près de 18 000 salariés dans 500 établissements, et table, pour 2018, sur un chiffre d’affaires de 948 millions d’euros. Le cap du milliard est en vue […]. En France, jamais une entreprise de l’économie sociale et solidaire n’avait atteint pareille taille. »

De l’économie sociale à l’économie du social

Mais comment doit-on mesurer l’importance d’une association ? Une association s’appuie d’abord sur ses membres et sur le bénévolat. De ce point de vue, le Secours catholique et le Secours populaire ont chacune entre 70 000 et 80 000 bénévoles, incomparablement plus que le groupe SOS.

De l’économie sociale à l’économie du social

Si ce sont les critères de l’emploi et du chiffre d’affaires qui s’appliquent, il faut prendre en compte les entreprises de l’ESS dont les chiffres sont intégrés dans les statistiques générales, c’est-à-dire les coopératives et les mutuelles.       La même presse ne manque jamais de préciser que l’ESS « représente 10 % du PIB et emploie 2,3 millions de salariés. Ses entreprises sont actives dans des domaines tels que la lutte contre le chômage, l’illettrisme, le décrochage scolaire ou l’environnement17 ». La rédaction de L’Info durable, qui signe ce texte18, sait-elle que ces chiffres incluent les coopératives agricoles, les coopératives agroalimentaires, la Banque populaire, le Crédit mutuel, la MAIF, les coopératives d’artisans, etc. ? Si la réponse est négative, alors il faut revoir ces chiffres nettement à la baisse. Si la réponse est positive, alors il faut dire que l’ESS est particulièrement présente dans les secteurs bancaire, assurantiel, de commerce et agricole.

De l’économie sociale à l’économie du social

Quel que soit le périmètre retenu, le groupe SOS est loin d’être une grande entreprise à l’échelle de l’ESS : le Crédit mutuel emploie, en 2018, 88 675 personnes et son produit annuel est de 17,5 milliards d’euros ; la MAIF compte 3,5 millions de sociétaires et a un chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros ; la SCOP Up (ex-Chèque déjeuner) a un volume d’émission de 7,7 milliards d’euros. Trente-six coopératives françaises ont un chiffre d’affaires supérieur au milliard d’euros19.

De l’économie sociale à l’économie du social

L’entrepreneuriat social diffuse l’idée selon laquelle ces grandes entreprises n’appartiennent pas à l’ESS. S’appuyant sur l’idée qu’une entreprise de l’ESS doit nécessairement être au service du social, c’est-à-dire résoudre un problème social, cette approche exclut l’idée même que l’ESS puisse être une économie à part entière. Or c’est précisément l’objet de l’économie sociale historique – ainsi que de l’ESS légale – que de définir une autre façon de faire l’économie, non à partir de la réunion et du pouvoir des capitaux, mais à partir de la réunion et du pouvoir des personnes, dans tous les domaines d’activité, de l’agriculture au crédit et du travail au commerce.

De l’économie sociale à l’économie du social

Du point de vue de l’économie sociale historique, l’utilité sociale est induite par une organisation et des statuts de l’entreprise qui engendrent moins d’inégalités et d’exclusion20.

De l’économie sociale à l’économie du social

même si de grandes coopératives ne sont pas des modèles de vitalité démocratique, il n’en reste pas moins qu’elles échappent au capitalisme financier.

De l’économie sociale à l’économie du social

les entreprises de l’ESS peuvent obtenir un agrément supplémentaire, celui d’Entreprise solidaire d’utilité sociale (ESUS). Pour être éligibles à l’agrément ESUS, elles doivent remplir les conditions suivantes :                         « poursuivre une utilité sociale à titre d’objectif principal (soit en direction des publics vulnérables, soit en faveur du maintien ou de la recréation de solidarités territoriales), cet objectif devant figurer dans les statuts de l’entreprise ;                           prouver que la recherche d’utilité sociale a un impact, soit sur le compte de résultat, soit sur la rentabilité de l’entreprise ;                           avoir une politique de rémunération respectant deux conditions : la moyenne des sommes versées, y compris les primes, aux cinq salariés ou dirigeants les mieux payés, ne doit pas excéder un plafond annuel fixé à sept fois le Smic, et la rémunération versée au salarié le mieux payé, ne doit pas excéder un plafond annuel fixé à dix fois le Smic ;                           les titres de capital de l’entreprise ne doivent pas être négociés sur un marché financier21 ».                     La dernière condition témoigne que cet agrément intéresse spécialement les sociétés de capitaux puisqu’il concerne les titres de capital.

De l’économie sociale à l’économie du social

La troisième condition relative aux écarts de salaires est intéressante. En réalité, elle a pour effet d’exclure les grandes entreprises coopératives des secteurs bancaire, assurantiel et agroalimentaire. Bien sûr, une réduction des écarts de revenus est toujours souhaitable, mais la proposition d’ESUS (dix fois le Smic) est à la fois choquante pour une petite association et irréaliste pour une très grande entreprise. Il faut rappeler à ce propos que les écarts de revenus dans les grandes sociétés de capitaux s’établissent fréquemment de 1 à 500 et vont jusqu’à 1 à 3 000. Les comparaisons par branche et par taille entre les entreprises coopératives et les sociétés de capitaux indiquent toujours des écarts de salaires incomparablement plus importants dans les sociétés de capitaux (sans même parler des rémunérations des actions que détiennent les dirigeants). Les coopératives sont loin d’être parfaites, mais elles font toujours mieux que les sociétés de capitaux en raison même des règles qu’elles s’imposent au travers de leurs statuts et de leur gouvernance.

Note

Pas de chiffres..

De l’économie sociale à l’économie du social

D’où cette question : pourquoi l’entrepreneuriat social porte-t-il le fer au sein de l’ESS et pourquoi ne pose-t-il pas la question des écarts de revenus dans l’ensemble des entreprises et particulièrement dans les sociétés de capitaux avec lesquelles il travaille ?

De l’économie sociale à l’économie du social

Plus fondamentalement, la conception selon laquelle l’ESS se mesure en termes d’utilité sociale (au sens où elle travaille avec des personnes en difficulté) exclut un grand nombre d’entreprises de l’ESS qui sont présentes dans presque tous les secteurs d’activité. Du point de vue des mondes financiers et politico-administratifs, l’économie sociale et solidaire ne peut pas être une alternative économique susceptible d’intervenir dans la production alimentaire ou artisanale, le commerce ou la banque et l’assurance. Elle ne doit même plus être une économie complémentaire qui réparerait des dysfonctionnements de l’économie dominante : elle est la composante de l’économie capitaliste qui s’occupe du marché du social au sens large.

De l’économie sociale à l’économie du social

Les fondations de la venture philanthropy se disent prêtes à aider les uns et les autres : elles se substituent progressivement à l’État dans les soutiens aux associations et proposent simultanément un accompagnement gestionnaire calqué sur la gestion d’entreprise, quitte à s’immiscer dans la gestion interne des associations : au moment du renouvellement de la subvention, la fondation demande logiquement un rapport d’activités circonstancié et le projet d’activités. Et ne se prive pas de donner avis et conseils, dont elle observera lors du renouvellement de la convention si l’association les a entendus ou pas.

De l’économie sociale à l’économie du social

social.       Certaines coopératives et mutuelles ont elles aussi connu cette phase historique – car c’est une phase historique – dans les années 1990 : pour faciliter le fonctionnement des mutuelles, les audits conseillaient à celles-ci de se transformer en sociétés de capitaux. Sous la pression des consultants et au prix d’arrangements qui contournaient la démocratie, de grandes coopératives des pays anglo-saxons ont connu un vaste mouvement de « démutualisation » que la France évita en raison d’un droit coopératif et mutualiste très protecteur. Dans certains cas, les coopératives et mutuelles firent l’objet de véritables tentatives de hold-up et de manœuvres illégales auxquelles elles surent parfois faire face22.

De l’économie sociale à l’économie du social

Les conditions ont changé depuis cette période : l’ESS ne peut plus guère compter sur des États devenus les obligés des ultrariches. Les gouvernements créent par étapes les conditions d’un marché du social : après la réduction des subventions, après les appels d’offres concurrentiels, le social impact bond, proposé dès 2016 et remisé par le secrétariat à l’Économie sociale et solidaire, revient par la grande porte en 2019. On peut faire l’hypothèse que dans quelques années, lorsque le marché du social sera devenu mature, les grandes fondations privées se substitueront à l’État dans le remboursement des investisseurs.

Entreprises à mission et raison d’être

Un marché mature suppose l’intervention d’acteurs économiques adaptés et légitimes. Une société qui n’aurait pour but que d’offrir des dividendes à ses actionnaires ne correspond pas au modèle d’acteur pour le marché du social. Il faut qu’elle ait une « mission » et une « raison d’être »

Entreprises à mission et raison d’être

L’entreprise à mission est née aux États-Unis en 2010. C’est une organisation à but lucratif qui s’engage à avoir un impact social ou environnemental positif.

Entreprises à mission et raison d’être

Il ne faut pas négliger cette motivation de l’entreprise à servir son image en particulier pour attirer « les talents » afin d’être placée au mieux dans la compétition et dans la production d’innovations

Entreprises à mission et raison d’être

Par la loi Pacte, la France, comme de nombreux autres pays occidentaux, s’est en effet engagée dans la reconnaissance de telles entreprises. À partir de 2015, des groupes de recherche de l’École des Mines et du Collège des Bernardins ont proposé de définir des sociétés à objet social étendu (SOSE) qui, en plus de la recherche de profits, définiraient un objet social étendu à des questions sociales ou environnementales et s’engageraient à le respecter en acceptant la constitution d’un organe de contrôle, le Conseil de l’entreprise (ou Conseil de l’objet social étendu).

Entreprises à mission et raison d’être

Face à une société qui demande que les entreprises changent, les dirigeants d’entreprises affirment que l’entreprise change et qu’elle est désormais au service de l’intérêt général. Mais comment penser qu’il soit possible de passer d’une entreprise dont le but est de servir ses actionnaires à une entreprise dont l’objectif serait de servir la société mais qui continuerait de servir les actionnaires et leur laisserait le pouvoir ? Si les entreprises s’engagent dans la RSE, si elles poursuivent une mission, ont une raison d’être, deviennent « responsabilisantes » (Jean-Dominique Senard) ou « libérées » (Isaac Getz), comment se fait-il que les inégalités sociales continuent d’augmenter, que les dirigeants les plus riches s’enrichissent alors même que le chômage ne diminue pas, que les conditions de travail s’aggravent, et que le nombre de pauvres augmente ?

Entreprises à mission et raison d’être

Le coopérativisme et l’économie sociale historique font l’hypothèse que pour que l’entreprise soit au service de la société, il est nécessaire que les actionnaires n’en soient pas propriétaires ni détenteurs du pouvoir. Ils affirment que pour être au service de la société, la mission de l’entreprise et sa raison d’être doivent être décidées et contrôlées par les représentants de la société actifs dans l’entreprise, c’est-à-dire les travailleurs et les usagers.

Entreprises à mission et raison d’être

Les termes dans lesquels évolue l’entreprise aujourd’hui sont les mêmes dans l’ensemble des pays occidentaux, et la plupart viennent du capitalisme financier des États-Unis : responsabilité sociale de l’entreprise, entreprise à mission, raison d’être, entreprise sociale, impact social, CIS, levée de fonds, fonds d’investissement, effet de levier, même la gouvernance et les parties prenantes – tous ces concepts ont été forgés dans le contexte du capitalisme américain et se répandent dans une temporalité précise, par des canaux connus et vers des cibles identifiées.

Entreprises à mission et raison d’être

On pourrait penser que cette expansion suit un plan préétabli. Il n’en est rien. Il s’agit d’un mouvement multiforme soutenu par des moyens matériels considérables, utilisant des moyens très nombreux, légaux et illégaux, dénué de tout scrupule éthique dans certaines circonstances et dans d’autres mettant en avant une morale sans faille. Ce mouvement prend le visage de l’idéalisme de la compassion et de la solidarité, mais il constitue en réalité un mouvement largement déterminé, matérialiste, cynique et individualiste. Sa détermination principale se trouve dans le cycle du rendement du capital

Entreprises à mission et raison d’être

Lorsque les moyens de production sont séparés du travail, devenant ainsi du capital, la logique des détenteurs de ce capital ne varie pas sur le fond, elle s’adapte aux contextes politiques et économiques pour trouver le meilleur rendement possible. La période actuelle se caractérise par la recherche d’un rendement possible du lien social. C’est une révolution dans la mesure où l’on a toujours pensé que le lien social ne pouvait pas être quantifié.

La co-construction, ce changement radical

la co-construction française omet une phase essentielle du processus de construction de la politique : la décision. Lors de la discussion de la loi sur la politique de la ville et la cohésion urbaine en 2013 qui institue la co-construction, les amendements mentionnant explicitement la codécision entre élus et habitants ont été écartés L’absence de co-construction au moment de la décision permet à un élu de revendiquer la co-construction sans la pratiquer

La co-construction, ce changement radical

Emmanuel Macron ne fait pas exception. À côté des termes de « révolution », « disruption », « bottom-up », la co-construction fait partie de son lexique29.

La co-construction, ce changement radical

le chercheur québécois souligne que « la délibération “permet de résoudre les conflits à partir du dialogue”. Quand on parle de dialogue, au sein même de la société civile ou de la société politique, ou entre la société politique et la société civile, on le sait, à moins de verser dans l’angélisme, cela ne va pas sans tensions et conflits […]. À un moment ou à un autre, la co-construction démocratique est à la fois un dialogue, une délibération, une négociation et une lutte pour le partage du pouvoir30

Note

L’expression partage du pouvoir est étrange. En effet ce qui n’est pas naturel c’est de concentrer le pouvoir, car il faut pour cela le voler à un autre ou lui faire admettre qu’il n’en a pas…

Redonner du sens à la vie : l’exemple de Loos-en-Gohelle

La démarche engagée ne se situe pas dans la disruption et l’innovation et si elle cherche à rompre avec un modèle de développement classique, elle entend « tirer les leçons du passé et prendre le meilleur du présent pour construire un monde durable et désirable pour tous ». Le point de départ est à l’opposé d’une logique de l’offre telle qu’on l’observe souvent dans le business social : « Le développement durable pose de manière fondamentale la question des besoins : de quoi a-t-on réellement besoin ? Ce qui est fait sert-il vraiment à quelque chose ? Ne crée-t-il pas d’autres problèmes ?34 »

Note

Démarche de la ville de Loos-en-Gohelle, dans le Pas-de-Calai

Impact social ou chaîne de valeur ?

Pour le business social, la mesure de l’impact est affaire d’expert. Comme nous le verrons avec le « contrat à impact social » (social impact bonds) lancé dans plusieurs pays dont la France, c’est à un évaluateur externe que l’État confie la mesure du résultat social de l’entreprise.

La double qualité coopérative et la prise de parole

Le groupement de personnes est écarté, alors même qu’il spécifie l’extrême majorité des entreprises de l’ESS, en particulier sous sa forme associative. Ce point est naturellement essentiel dans la mesure où le groupement de personnes abolit la distance entre clients (ou bénéficiaires) et investisseurs (et décideurs) puisqu’ils sont dès lors les mêmes. À cette différence avec la société de capitaux qu’ils ne se nomment pas investisseurs, puisqu’ils n’en sont pas, mais sociétaires, associés, coopérateurs, mutualistes.       Ces termes affirment le pouvoir politique et démocratique des bénéficiaires des produits ou services rendus par l’entreprise. Dans le mouvement coopératif, cette double identité, politique et économique porte un nom depuis près d’un siècle : la double qualité. Une double qualité qu’interdit l’entreprise détenue par des investisseurs et qui, du même coup, élimine le débat démocratique propre à l’économie sociale.

La double qualité coopérative et la prise de parole

Non seulement la coopérative est le lieu d’exercice de la démocratie économique, mais elle est aussi, comme en Amérique du Sud, celui de l’éducation populaire. L’expression de soi, de même que la participation à la décision collective, a un impact social incomparablement plus durable et transformateur que le calcul proposé par le retour social sur investissement. Mais elles supposent de renoncer à la quantification monétaire…

Un milliard pour le « French impact »

Pour mettre en œuvre le French Impact, le gouvernement souhaite lever un milliard d’euros, via des fonds publics et des fonds privés, dont de grandes banques capitalistes comme BNP Paribas ou des organismes comme INCO. Début 2020, le haut-commissaire avait levé 350 millions d’euros.       Force est de constater que nos élites appliquent au mieux les leçons des cabinets de consultants internationaux : fonds d’investissement, Social return on investment (SROI), Social impact bonds, pionnier, disruption, aide à l’amorçage (capital-risque), aide à la croissance (capital développement), hacker, levée de fonds, changement d’échelle… Au nom de l’État, le haut-commissaire lève des fonds auprès d’investisseurs tout comme si la France était une start-up.

Un milliard pour le « French impact »

Au-delà du paradoxe de l’usage d’un terme de langue anglaise pour désigner une bannière nationale, cette politique n’est cependant guère française. Elle emprunte toute sa méthodologie à la réflexion néolibérale produite aux États-Unis et traduit simplement une volonté d’immersion dans la compétition internationale partagée par n’importe quel pays ou n’importe quelle multinationale. Cette ambition est cohérente avec un projet politique libéral, technophile et « humaniste ». Sa mise en œuvre et sa réussite passent par un hold-up sur l’économie sociale et solidaire

Quand le capitalisme se dit responsable

L’entrepreneuriat social, inclus dans l’ESS non par le partage d’un quelconque projet politique mais par la loi de 2014 tel l’œuf du coucou, est devenu le poussin qui éjecte du nid ESS ceux qu’il considère comme des concurrents à la becquée de la mère patrie. Dès janvier 2018, Social Mag titre « French Impact : le nouveau nom de l’économie sociale et solidaire2 ».       À travers le French Impact, l’État redéfinit l’ESS à partir de la mesure d’impact social. Les domaines d’activité de l’ESS sont selon lui la lutte contre le chômage, l’illettrisme et le décrochage scolaire, le maintien de l’autonomie des personnes âgées ou handicapées, ou encore la protection de l’environnement. C’est-à-dire les secteurs « d’utilité sociale ».       C’est surtout le moyen de trouver de nouveaux marchés à un capitalisme qui ne sait plus où gagner de l’argent. Ce que le gouvernement appelle « le capitalisme responsable » n’est que la quête d’avenir du capitalisme financier.

Un milliard pour le « French impact »

l’axe “Territoires” attribue “la labellisation d’écosystèmes locaux d’innovation sociale au bénéfice de la résolution de trois défis identifiés et choisis par ces territoires. Le label ouvre droit à un réseau de partenaires pour faciliter l’ingénierie des projets et l’accès aux financements ; favoriser des mises en connexion avec des entreprises engagées ; accompagner sur la levée des freins réglementaires via le réseau “hackers publics” et le guichet France Expérimentation. »

Note

Bullshit talk to its finest…

Quand le capitalisme se dit responsable

Le projet sociétal de l’économie sociale historique et du mouvement coopératif est maintenant écarté. L’économie « classique » est à même de répondre à la question sociale. L’alternative économique n’est plus externe au capitalisme, elle réside en son sein. Ce qui ne signifie pas que la lutte contre les coopératives soit terminée : par exemple, le fait qu’une banque comme le Crédit mutuel n’ait pas d’actionnaires est un problème aux yeux des banques capitalistes.

Quand le capitalisme se dit responsable

« Le French Impact a vocation à créer une dynamique de croissance et de performance pour l’innovation sociale : un talent français et un vecteur de compétitivité et d’attractivité du pays », affirme le haut-commissaire. Les termes ne laissent aucun doute sur la nature du tournant : la croissance, la performance, la compétitivité, l’attractivité, la France, là où l’économie sociale historique aurait parlé de démocratie, de mutualisation, de coopération et d’émancipation de relations internationales, voire de développement ou de décroissance.

Quand le capitalisme se dit responsable

pour les différents gouvernements à la tête de l’État français, l’ESS n’est pas une alternative à l’économie capitaliste, mais une composante, plutôt sympathique et pleine d’avenir, de cette économie. Pour ces gouvernements comme pour les entrepreneurs sociaux, il n’y a pas d’alternative politique : il n’y a place sur l’échiquier que pour le nationalisme autoritaire et le « capitalisme responsable8 ». Cette alternative binaire oublie toutefois un aspect essentiel : l’économie sociale et solidaire ne se réduit pas à ce qu’en dit et ce qu’en fait le pouvoir politique. C’est un mouvement issu de la société civile qui a sa propre dynamique et qui échappe très largement au cadre légal et à l’action de l’État, quels qu’ils soient. Sa liberté de penser et sa capacité d’innovation sont bien supérieures à celles que lui reconnaît l’État à travers sa grille de lecture calquée sur l’économie financière. Et l’économie sociale est porteuse d’une alternative politique et économique d’ampleur.

Quand le capitalisme se dit responsable

Dans les communes et les communautés de communes, dans les départements et les régions, dans les administrations publiques nationales et internationales, de nombreux élus et cadres ressentent le besoin de concevoir et promouvoir un autre développement, dont les ressorts ne sont pas uniquement, ni même essentiellement la compétitivité, l’aide publique ou les fonds d’investissement. Aussi est-il important de continuer à parler d’économie sociale et solidaire en se référant à un mouvement social multiforme. Particulièrement dynamiques, ses différentes formes proposent de rompre d’une façon ou d’une autre avec la subordination du social à l’économique. Il suffit d’écouter les populations et leurs représentants associatifs, les TPE et PME, les coopérateurs et les collectivités locales pour savoir qu’il existe d’autres politiques possibles que le néolibéralisme et le nationalisme.

Le contrat à impact social

COMMENT FONCTIONNE LE CONTRAT À IMPACT SOCIAL9 ?

Le contrat à impact social

Le contrat se veut « gagnant gagnant ». D’un point de vue théorique, le schéma présente l’avantage de penser à la fois la participation des bénéficiaires, l’intervention des professionnels, une solution économique, une trésorerie permettant de lancer l’action, une évaluation indépendante et le soutien de l’État. Si l’on traduit ce schéma dans la réalité, on observe que les fonctions sont bien séparées et, singulièrement, que l’État n’intervient pas dans l’agrément de l’acteur social, que la condition d’engagement de cet acteur dépend en finalité de sa capacité à trouver un investisseur, et que l’investisseur raisonne en termes de prise de risque et de rendement. En bref, il s’agit d’un partenariat public/privé transposé dans le social et où la commande publique est remplacée par l’offre privée.

Le contrat à impact social

Comment quantifier des processus de transformation personnelle, comment comparer des parcours de vie compliquée, comment isoler « l’impact » dû à l’action entreprise ? Les travailleurs sociaux, les conseillers en insertion, les éducateurs spécialisés savent l’impossibilité de répondre à ces questions autrement que par une évaluation formative et qualitative. Et l’on connaît suffisamment la complexité des statistiques pour deviner que les résultats seront discutables. La référence au chiffre et à la science pour mesurer l’utilité sociale est ici plus scientiste que scientifique.

Le contrat à impact social

La croyance en la possibilité de tout quantifier et celle du caractère scientifique de la quantification s’appliquent ici

Note

Le capitalisme a cette obsession à tout quantifier car il dépend d’une quantification pour fonctionner (la croissance)

Le contrat à impact social

l’on peut opposer à une mesure d’impact qui est externe, statique, top-down et linéaire une mesure des chaînes de valeur, qui est délibérative, dynamique, interactive et circulaire. Selon Yannick Blanc, « dans la pratique, les deux approches peuvent s’emboîter l’une dans l’autre. Les outils développés pour la mesure d’impact permettent d’isoler avec une certaine rigueur les coûts et le résultat d’une action donnée. Mais ces résultats ne sont interprétables en termes de valeur créée pour la société que s’ils trouvent leur place dans un tableau plus large des chaînes de valeur ».

Le contrat à impact social

Enfin et surtout, le raisonnement en termes de chaîne de valeur inclut l’ensemble des partenaires dans une évaluation formative, permettant ainsi à chaque acteur de se rendre compte qu’il n’est pas une charge ou un bénéficiaire, mais aussi créateur de valeur pour la société.

Une négation du politique

Ce n’est malheureusement pas la voie suivie par le haut-commissaire à l’Économie sociale et solidaire quand il lance le contrat à impact social. « Le chemin est un peu périlleux, on bouscule pas mal de dogmes », explique Christophe Itier en septembre 2019. Selon lui, il faut « franchir les pas » qui conduisent à une « finance qui concilie rentabilité et impact social15 ».       N’est-il pas étonnant d’entendre un membre de l’exécutif public définir la finance en vue de présenter une politique publique ? Le défi consiste à « persuader trois mondes » – la finance, le politico-administratif, l’économie sociale et solidaire – de « coopérer sous la contrainte ». Mais précisément, sur qui s’exerce la contrainte ?

Une négation du politique

Du point de vue des mondes financier et politico-administratif, l’économie sociale et solidaire doit « coopérer sous la contrainte » parce qu’elle est présentée comme un « monde très engagé ». Voilà qui témoigne, là encore, d’un changement politique de fond : moins, comme on pourrait le croire, un déplacement de curseur sur l’axe « droite-gauche » que l’alliance de l’État et de la finance, une alliance qui nie l’essence même du politique.

Une négation du politique

Le risque totalitaire du capitalisme « humaniste » s’exprime ici dans le fait que l’État ne semble avoir d’autre choix que de se conformer au néolibéralisme. Que la droite, dans sa composante la plus libérale, adopte cette position n’est pas une surprise. Mais nous avons pu constater les difficultés de la gauche républicaine à réaliser un projet politique alternatif au capitalisme financier : si le candidat François Hollande affirmait durant sa campagne : « Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance16 », le même, une fois élu, éprouvait des difficultés pour augmenter la taxe sur les bénéfices des banques, interdire les paradis fiscaux, ou mettre un terme aux produits financiers toxiques17.

Une négation du politique

Jusqu’au début des années 1990, les socialistes français ont eu besoin du mythe révolutionnaire, alors même que le Parti socialiste n’était pas révolutionnaire et que la critique de la révolution – portée par Édouard Bernstein puis par Jean Jaurès autour de 1900 – était déjà très ancienne.

Une négation du politique

Moreau considérait que ce mythe devait disparaître pour que le parti se reconstruise autour d’une autre utopie plus réaliste, celle portée par le mouvement coopératif et l’économie sociale. Force est de constater que le mouvement coopératif, pas plus que l’économie sociale et solidaire, n’est représenté par une force politique précise.

Note

Voilà ce qu’il faut faire

Une négation du politique

L’ESS comprend des courants très divers, qui vont de la droite républicaine à l’extrême gauche, en passant par les Verts, la droite libérale, la social-démocratie et la gauche communiste, et dans chacun de ces partis les soutiens de l’économie sociale et solidaire sont minoritaires. Ses composantes sont, pour certaines, attachées à des valeurs religieuses – le Mouvement rural de jeunesse chrétienne, par exemple –, tandis que d’autres s’inscrivent résolument dans la laïcité, tel le large mouvement de l’Économie sociale partenaire de l’école de la république (ESPER). Si certains militants de l’ESS se disent engagés, la grande majorité de ses membres ne le sont pas, ou peu : ils sont membres d’associations, de coopératives ou de mutuelles comme ils sont habitants d’une région ou d’une ville.

La réponse du monde « très engagé » de l’ESS

Si l’on raisonne sur le fond, les associations et les coopératives ne peuvent s’associer, dans le contrat à impact social, au monde financier qu’au prix d’une révision de leur cullture, voire de leurs règles de gouvernance. Celle-ci est différente de celle des sociétés de capitaux. La comptabilité et la gestion ont une place moins centrale dans leur organisation puisqu’elle est au service d’un projet social. L’entreprise d’économie sociale appartient à ses membres, associés, coopérateurs ou mutualistes. Elle n’a pas d’actionnaires et ne rémunère donc pas d’actions. Agréés par l’assemblée générale, les membres règlent une adhésion (dans les associations), ou prennent une part sociale (dans les coopératives). Le vote en assemblée générale se fait sur la base du principe démocratique « une personne = une voix »

La réponse du monde « très engagé » de l’ESS

En somme, l’économie sociale et solidaire s’engage à défendre les valeurs de l’intérêt général que l’État lui-même est sur le point d’abandonner

Le travail social sous contrainte

Que l’État place le travail social sous la condition du rendement actionnarial est choquant dans la mesure où il subordonne les travailleurs sociaux à une finalité qu’ils ne peuvent accepter et qu’ils ne maîtrisent pas

Affirmer aider, ce n’est pas aider

Dans la mesure où le contrat à impact social a été conçu par des investisseurs, il faut partir de leurs préoccupations pour le comprendre et, en conséquence, réviser la présentation qu’en fait l’État. Une telle démarche incite à traduire le processus du CIS ainsi :                         Des investisseurs institutionnels ou particuliers fortunés cherchent de nouveaux marchés.                           Des jeunes de classes privilégiées et bons élèves se forment dans des écoles de commerce et d’ingénieurs, publiques ou privées financées de façon croissante par des grands groupes. Ces jeunes veulent donner du sens à leur travail en servant une cause sociale.                           Ils créent une entreprise sociale, si possible innovante technologiquement (start-up sociale), sous forme de SAS (articulée à une association détenue, si besoin). Ils se font financer par des investisseurs cherchant de nouveaux marchés. Ils font un site, communiquent. Ils créent une plateforme et une communauté. Leur démarche et les mots qu’ils utilisent permettent de les identifier aisément, car leur formation est assez formatée.                           Ils cherchent leur public : des pauvres, des exclus, des réfugiés, des jeunes défavorisés, des immigrés. Au besoin, ils visitent les associations locales travaillant déjà avec ces publics et sollicitent leur aide. Les entrepreneurs sociaux communiquent sur ce qu’ils font en temps réel. Ils ne présentent pas leurs résultats sous forme quantifiée mais à travers des exemples, s’appuyant sur du storytelling.                           Un évaluateur indépendant formé dans une école de commerce (ou une institution compatible) et reconnu par l’État évalue l’impact social de la start-up sociale.                           Le résultat est positif.                           L’État (ou une fondation) peut payer les investisseurs privés en leur offrant un taux de rémunération de 6 % minimum, qui peut être augmenté à 10 % selon les cas

Affirmer aider, ce n’est pas aider

Les situations concrètes peuvent être très différentes les unes des autres. Tant que la start-up sociale est fragile, les entrepreneurs start-upeurs s’autoexploitent. Leur énergie et leur bonne volonté leur permettent de tenir un certain temps, variable selon les profils et les projets.       S’ils échouent, ils recommencent en s’appuyant sur un autre « concept » pour lequel ils ont également des soutiens de la part de fondations privées ou de grands groupes. L’échec fait partie du parcours. Il est même recommandé. Dans certaines situations, l’État peut déjà s’engager, comme nous le verrons plus loin avec le cas de Whire.       L’enjeu suivant pour la start-up est de lever des fonds, qu’elle trouve souvent sous la forme de capital-risque. Lorsqu’elle trouve un équilibre financier, le capital développement des fonds vient soutenir sa croissance. Les investisseurs s’intéressent aux « jeunes pousses », dont ils attendent qu’elles conquièrent de nouveaux marchés

Affirmer aider, ce n’est pas aider

L’une des distances les plus évidentes entre la culture du travail social et celle de l’entrepreneuriat social s’exprime à cette occasion : l’entrepreneur social est fier d’avoir pu intéresser un investisseur important, alors que l’immense majorité des travailleurs sociaux ne conçoit pas une telle alliance.

Affirmer aider, ce n’est pas aider

Si un changement d’échelle est souhaitable et possible, la start-up peut être filialisée dans un groupe. Le fondateur revend en faisant une belle opération financière, prend une part de capital dans une ou des start-up en lesquelles il a confiance, devenant ainsi un investisseur qui cherche à placer son argent… et entreprend à nouveau. À moins que, comme la plupart des jeunes qui ont suivi les cours de la chaire d’entrepreneuriat social de l’Essec, il ne rejoigne une grande entreprise au bout de quelques années.       Le statut de SAS révèle ici tout son intérêt par rapport à une coopérative ou une association, qui ne peuvent être revendues et qui interdisent au fondateur de toucher les dividendes de son investissement. En soi, cette opération n’a rien d’original ni de scandaleux. Le problème est qu’elle concerne la marchandisation de la solidarité.

Affirmer aider, ce n’est pas aider

Si le business model est bon et le start-upeur génial, la start-up grandit, vite. Elle rejoint le club fermé des Licornes, c’est-à-dire des entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars (Airbnb, Doctolib, etc.), avant de tenter d’obtenir le Graal : la cotation en bourse.       En position dominante, voire de monopole, la start-up est incontournable et sa stratégie de prise de pouvoir sur l’État se transforme : l’entreprise ne paie plus l’impôt, elle finance ses propres recherches, oriente les programmes des enseignements universitaires, ses fondations et cabinets de consultants écrivent les politiques publiques, etc.

Affirmer aider, ce n’est pas aider

L’aide sociale publique permet ainsi de capter les investissements privés à la recherche de marchés, d’aider les jeunes entrepreneurs à se lancer et à élargir dans un second temps le marché des grands groupes tout en affirmant aider les pauvres.       « Affirmant aider », et non pas « aidant les pauvres » : les opérateurs ne sont pas compétents en travail social.

Affirmer aider, ce n’est pas aider

L’un des aspects les plus frappants de cette politique est qu’elle balaie d’un revers de main des savoirs professionnels élaborés depuis un siècle par les travailleurs sociaux, assistantes sociales, éducateurs et éducatrices spécialisés, animateurs, conseillères en éducation sociale et familiale, éducateurs et éducatrices de jeunes enfants, conseillers et conseillères d’orientation, formateurs et formatrices. Cette brutalité ne caractérise pas un État démocratique. Elle témoigne de l’adoption par l’exécutif de pratiques typiques de l’économie capitaliste, opportuniste, prenant des risques, se présentant comme expert et affichant une certitude en réalité factice.

Affirmer aider, ce n’est pas aider

Les professionnels du social ne sont pas hors jeu pour autant, et ce, pour plusieurs raisons : de nombreuses questions sociales exigent leur professionnalité ; des problèmes sanitaires aigus nécessitent des organisations que la seule intermédiation d’une plateforme ne peut pas résoudre ; la relation que permet la plateforme a des pouvoirs incomparables, mais aussi des faiblesses, et elle ne supplée pas à la relation en présentiel ; l’institutionnalisation à venir des start-up est incontournable, et elle passera par une professionnalisation ; des alternatives s’organisent et occupent des « niches » essentielles.

Garett Jones, ou la tentation totalitaire

l’économie n’est pas la priorité absolue d’une société touchée par un problème grave. C’est si vrai qu’en Espagne, dont le système de santé a été largement privatisé, le gouvernement de Pedro Sanchez a réquisitionné les cliniques privées et leur matériel médical dès le 17 mars, réintégrant de facto le secteur privé de la santé dans le système national public.       Le mouvement contraire existe aussi : des voix s’élèvent contre l’attribution du pouvoir à la seule démocratie. Laissez faire les riches, ils sont experts, et en plus… ils paient ! Telle est la dangereuse position, par exemple, de Garett Jones.

Garett Jones, ou la tentation totalitaire

En février 2020, la très sérieuse Stanford University Press publie un livre au titre curieux : 10 % Less Democracy : Why You Should Trust Elites a Little More and the Masses a Little Less. Son auteur, Garett Jones, défend l’idée que nos sociétés modernes se porteraient mieux si l’on réduisait la démocratie et donnait plus de pouvoir aux élites. Il propose également de s’interroger sur les droits de vote des citoyens n’ayant pas au minimum un diplôme d’études secondaires, affirme que l’économie serait plus efficace si les élus la laissaient aux mains des experts, et revendique que les investisseurs qui financent les États puissent avoir un droit spécifique sur les politiques publiques de ces États. Après tout, explique-t-il, ayant des intérêts financiers à ce que les États se portent bien, ne sont-ils pas les mieux placés pour décider de leur politique ?

Garett Jones, ou la tentation totalitaire

Qui est Garett Jones ? Cet économiste spécialiste du rôle du QI dans la productivité est professeur associé à l’université George Madison, près de Washington, où il enseigne au Mercatus Center, un think tank défendant des causes politiques conservatrices et libertariennes, et connu pour ses positions climatosceptiques. Le Mercatus Center est financé par Koch Industries, dont nous avons vu l’influence déterminante sur le Parti républicain. Il fait le lien entre les grandes entreprises et les États. Produire une pensée pour les gouvernements, rappelons-le, est l’un des principaux objectifs des grandes fondations. Au sein du Mercatus Center, Garett Jones affirme le droit des États démocratiques à réduire la démocratie.

Garett Jones, ou la tentation totalitaire

Un dernier point mérite d’être relevé : alors que les investisseurs sont des libéraux économiques de première importance et que les entrepreneurs sociaux croient fermement dans les vertus du marché, les uns (par le biais du CIS) et les autres (par le biais des appels d’offres) sont les premiers à demander de l’argent à l’État.       Pour comprendre ce paradoxe, il faut considérer l’État non pas comme un arbitre ou le représentant de l’intérêt général, mais comme un marché. Le business social et les investisseurs raisonnent exclusivement en ces termes : les collectivités publiques, comme les ultrariches, les classes aisées, les classes moyennes ou les pauvres, sont des marchés. Et c’est autour de cette conception que se réalisent et l’unité de la société et son intérêt général. Le marché que représente l’État est particulier, car il naît de l’impôt. Quand des fondations conçoivent des politiques publiques et que le business social les met en œuvre, ce sont la régulation publique et la démocratie politique qui basculent.

Pôle emploi et la fondation Bayes Impact

Pôle emploi a été créé en 2008. Il a un statut de personne morale de droit public au service de l’intérêt général. Son administration témoigne malheureusement de la subordination du service public à une fondation américaine de la Silicon Valley, Bayes Impact. Sans le dire.

Pôle emploi et la fondation Bayes Impact

Pôle emploi et les missions locales sont tombées sous le charme de la thèse du « changement d’échelle » clamée par les start-up, sans voir que ce changement d’échelle ne s’appliquait pas aux résultats obtenus, mais au marché capté par les start-up et aux résultats financiers à venir.

L’accord entre la région Île-de-France et StaffMe

La France est le deuxième marché mondial pour le travail temporaire, derrière les États-Unis. Il pèserait 25 milliards d’euros, selon les experts ! Les entreprises recherchent davantage de flexibilité et des formes alternatives de travail aux CDD et CDI, jugés trop contraignants27” ». La relation entre la personne – l’homme ou la femme en âge de travailler – et l’entreprise est inversée. Il ne s’agit plus de permettre à chacun.e de travailler, mais de faciliter la recherche des entreprises en personnel (staff) – un personnel qui ne sera pas salarié : StaffMe s’adresse aux « indépendants » autoentrepreneurs

L’accord entre la région Île-de-France et StaffMe

Jean-Baptiste Achard est membre de MEB (Mouvement pour une économie bienveillante), qui réunit des entrepreneurs « citoyens » s’engageant en faveur d’un monde bienveillant28. MEB a été fondé par Gonzague Le Barbier de Blignières, un ancien banquier et financier spécialiste du capital-risque et des levées de fonds avec effet de levier (LBO). Comme celles d’un nombre important d’anciens banquiers, l’initiative est sans doute de nature philanthropique et bienveillante29. L’une de ses idées singulières de MEB est d’associer les travailleurs salariés au don et à la philanthropie.

L’accord entre la région Île-de-France et StaffMe

La relation fondamentale qui relie les êtres humains n’est plus l’intérêt individuel et matériel poursuivi par les anciens propriétaires de capitaux, elle n’est plus la lutte des classes prônée par des ouvriers exploités, elle est la bienveillance et elle procède, selon la situation de chacun, du don et du recevoir. Cette proposition, qui associe la liberté de chacun d’accepter de donner et de recevoir et la solidarité entre tous, oublie la troisième proposition du triptyque républicain : l’égalité. Cet oubli est fatal, il interroge le sens de l’intérêt pour les pauvres d’être solidaires avec les riches et il interdit l’accès des pauvres à la liberté tant vantée par les riches.       Le principe d’égalité est repris avec force par les coopératives d’activités et d’emploi, dont le succès témoigne qu’il existe bien d’autres démarches pour aborder le travail et l’emploi, et ô combien plus épanouissantes. C’est ce que nous allons voir à présent.

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Les coopératives d’activités et d’emploi (CAE) sont nées de la volonté de permettre à des personnes généralement sans emploi de développer un projet professionnel en leur garantissant un cadre sécurisé et en les accompagnant dans la conception et la réalisation de leur projet. Elles ont conçu un statut particulier pour les bénéficiaires de leur activité, celui d’entrepreneur salarié. Elles sont restées plusieurs années sans véritable cadre légal, puis ont pris le statut de coopératives de production (SCOP), le plus proche de leur projet entrepreneurial.

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Les coopératives d’activités et d’emploi se sont organisées en mouvement au sein de deux instances : « Copéa » et « Coopérer pour entreprendre ». La première réunit 30 coopératives et 2 500 entrepreneurs, et la seconde 75 coopératives et 7 250 entrepreneurs salariés.

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Voici les principes essentiels de Coopérer pour entreprendre31 :       « Les CAE accueillent tout type d’activité. Développeurs web, jardiniers, consultants, formateurs, professeurs de danse, assistants commerciaux, etc. Seules exceptions : les professions réglementées ou les activités nécessitant un fort investissement au démarrage.

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Un entrepreneur salarié est rémunéré au prorata du chiffre d’affaires qu’il réalise par son activité. Il décide de la manière dont il souhaite se verser son salaire en lien avec son plan de trésorerie prévisionnel, ses perspectives de recettes et en tenant compte des cotisations fiscales, des frais liés à l’activité et de la cotisation à la CAE (dont le montant est décidé par les associés de chaque CAE).

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Au sein d’une CAE, chacun est entrepreneur, c’est-à-dire autonome dans la conception et le développement de son activité ; chacun est simultanément salarié, c’est-à-dire qu’il bénéficie de la protection sociale et des services internes de la coopérative (mutuelle, accompagnement, formations, partenariats économiques, services partagés, etc.). Au terme de trois années au plus, ils sont également associés, c’est-à-dire sociétaires de la coopérative et détenteurs d’un pouvoir en assemblée générale selon le principe « une personne = une voix ».       Une coopérative réunit généralement entre 100 et 200 entrepreneurs salariés (mais jusqu’à plus de 800 pour Coopaname), qui exercent des métiers différents, qui ont des parcours différents, qui appartiennent à des générations différentes, à des cultures différentes, se rencontrent, échangent, partagent, apprennent les uns des autres.

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

leur proposition fondamentale peut être résumée simplement de la manière suivante : « Plutôt que de créer votre propre entreprise, créez votre emploi salarié dans une entreprise que vous partagez. »

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Les personnes qu’elle accueille sont ainsi successivement porteuses de projet, puis entrepreneures salariées et enfin entrepreneuses salariées et associées. La coopérative est ouverte à tous. Elle ne demande aucune étude de marché ni business plan préalablement à l’accueil de la personne. Simplement l’envie de travailler, de progresser, le désir de ne pas rester seule, d’être aidé et d’aider d’autres coopérateurs

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

L’entrepreneur salarié est accompagné. Il signe un contrat à durée indéterminée : « Le porteur de projet qui rejoint la CAE bénéficie d’emblée d’un accompagnement individuel et collectif visant à lui permettre de positionner ses produits ou services et à trouver ses premiers clients. Dès ses premières ventes, il signe avec la CAE un contrat de travail à durée indéterminée (CDI) et commence à se salarier au sein de l’entreprise en finançant son emploi (c’est-à-dire, principalement, son salaire et les charges sociales et fiscales afférentes) avec son propre chiffre d’affaires32. »

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Il verse un pourcentage de son chiffre d’affaires à la coopérative (en général 10 %) correspondant aux frais réels de la CAE.

Une alternative : les coopératives d’activités et d’emploi

Une membre de Coopaname, Cathy Mounier, décrit cette CAE comme « un espace de sérénité, d’amitiés et de revendication. Le travail doit servir à se réaliser, à s’émanciper, à créer des valeurs autres que financières. Il est plus que temps de le mettre lui, et non le seul emploi, au cœur de notre économie et de lui accorder un autre rapport à nos vies…

La réforme de l’État, ou l’adieu à la démocratie

La révision générale des politiques publiques (RGPP) a été lancée en juillet 2007 avec pour objectifs de diminuer le niveau des dépenses publiques, d’améliorer le service public et de donner aux agents de meilleures conditions de travail et de carrière. Dès sa première évaluation, elle a suscité de très nombreuses critiques, que le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, a résumées le 1er juin 2011 devant les sénateurs : « La nécessité de maîtrise des finances publiques a fait perdre la notion du collectif au profit de notions comptables. » Delevoye dénonce particulièrement « l’aveuglement informatique, l’absence de lieu d’écoute qui crée de la souffrance sociale42 ». On ne peut que constater l’aggravation de la dématérialisation des services publics, qui se traduit par la multiplication des répondeurs téléphoniques et des plateformes à la place des personnes physiques, dont Pôle emploi est emblématique

Action publique 2022

Personne ne niera que l’amélioration de l’efficacité et de la réactivité des administrations soit un objectif louable. Cependant, la collusion évidente entre la gouvernance des administrations censées rechercher le bien de la collectivité et le gratin des grandes entreprises ne peut que poser question.

Action publique 2022

Notre époque est sensible aux prises de pouvoir à l’échelle des nations. Ces pouvoirs promettent l’emploi pour tous comme l’économie dominante promet un enrichissement matériel indépassable, l’un – l’emploi – débouchant sur l’autre – la consommation. Le marché domine la régulation publique. On peut être tenté de n’y voir qu’un retrait de l’État ; il n’en est rien : on assiste plutôt à une transformation néolibérale de l’État. Ce qui disparaît, c’est le service public. Nous voici renvoyés aux origines de l’État moderne, et plus précisément à la Renaissance, ce moment de l’histoire où les banquiers prirent le pouvoir politique, firent la promotion de l’humanisme comme conception du monde, et fondèrent l’essor du capitalisme commercial.

Ruses de riches

À la fin du XXe siècle, les populations des pays de l’hémisphère Nord semblaient avoir abandonné tout projet économique et social alternatif à une économie dominante pourtant chaotique. C’est seulement lorsque l’État ne répondit plus aux besoins fondamentaux, lorsqu’il n’investit plus le minimum nécessaire au fonctionnement à peu près correct des trains, des hôpitaux, des commissariats, des mairies, du courrier, des services publics dans les territoires ruraux ou dans des quartiers de ville abandonnés, lorsque les conditions de vie se dégradèrent pour une frange plus large de la population, lorsque l’équilibre politique commença à se rompre et que l’avenir devint illisible, qu’une partie des habitants se posa des questions, et notamment celle-ci : comment concevoir une économie qui permette de vivre décemment, sans détruire les personnes, les sociétés humaines et la planète1 ?

Note

En France, ce questionnement a émergé dans les années 1990-2000, alors que l’économie sociale et solidaire commençait à être reconnue comme une alternative possible à l’économie dominante.

Ruses de riches

Comme par hasard, précisément au début des années 2000, les ultrariches conçurent un projet pour répondre à ce questionnement. Leur projet. Un grand projet, un projet « humaniste » : aider les pauvres. Un projet à 13 000 milliards de dollars. Bienvenue dans un monde encore plus cynique qu’il n’était.

  1. Comment on en est arrivé là

À la fin des années 1940, le monde, dévasté par deux guerres d’une ampleur inédite, se trouva confronté à un immense défi : nourrir les populations, rebâtir des maisons et des immeubles, tisser des vêtements, et pour y parvenir, produire de l’énergie, exploiter les terres, construire des machines. De nouveaux produits s’imposèrent dans la vie quotidienne : tracteurs, voitures, réfrigérateurs, lave-linge… À vrai dire, ce fut plus qu’une reconstruction. Une nouvelle société émergea, organisée autour de la marchandise.

  1. Comment on en est arrivé là

Dans l’hémisphère Nord, le désir de nouveaux biens de consommation prolongea la satisfaction des besoins vitaux. L’hémisphère Sud participa, de gré ou de force, au processus de production sans bénéficier des bienfaits de la consommation de masse ni des profits qu’elle engendrait. Au développement du Nord répondait le sous-développement du Sud, que n’empêcha pas l’accès aux indépendances dans les années 1960 et 1970 : les tentatives d’édification d’une économie « endogène » ou « autocentrée », fondée sur les associations villageoises et les coopératives et tentée par toutes les jeunes nations, furent combattues par les deux superpuissances – États-Unis et Union soviétique – comme par les anciennes puissances coloniales.

  1. Comment on en est arrivé là

Helder Camara, évêque de Recife, constatait : « J’aide les pauvres, je suis un saint ; je demande pourquoi ils sont pauvres, je suis un communiste. »

Trahir les règles

Si les puissances coloniales ont eu besoin de faire venir la main-d’œuvre des pays pauvres et colonisés, c’est parce que, dans l’hémisphère Nord, la situation était moins florissante qu’on ne veut bien s’en souvenir aujourd’hui. Oui, chacun pouvait trouver un emploi et élever son niveau de vie, mais les conditions de travail dans l’agriculture, les mines, la métallurgie, le tissage, dans tous les secteurs en effervescence économique, étaient souvent très pénibles et les salaires, misérables. Les accidents de travail, les grèves, les manifestations marquèrent cette période.

Trahir les règles

Les pays du Nord s’en sortirent. La généralisation de l’organisation taylorienne du travail s’accompagna d’un compromis entre les actionnaires et les travailleurs, selon lequel les conditions de travail plus difficiles étaient compensées par une augmentation des salaires. Cet accord fut arbitré par un État fort qui fixa ses conditions : la protection sociale pour tous (la sécurité sociale à partir de 1945), un salaire minimum (le Smig en 1950, puis le Smic en 1970), l’arbitrage des conflits sociaux, et l’édification d’entreprises publiques dans des secteurs clefs (énergie, transports, communication, etc.)2.

Trahir les règles

le capitalisme financier, dont nous allons maintenant observer l’émergence, s’ancre moins dans un capitalisme industriel au sein duquel régnait une sorte de « saine concurrence » et où s’épanouissaient les talents des entrepreneurs tels que les décrit l’économiste Joseph Schumpeter au début du XXe siècle, que dans un système industriel déjà dominé par quelques grandes sociétés protégées par les puissances publiques et dont l’acteur économique central est, non pas l’entrepreneur, mais le cadre.

Trahir les règles

Le cadre, ici formé dans de grandes écoles et là dans des universités prestigieuses, accompagne le développement industriel des Trente Glorieuses (1945-1975) au sein d’entreprises puissantes et créatives. Ce faisant, il acquiert un pouvoir décisif dans l’entreprise, qu’on nomme « pouvoir managérial ». C’est ce cadre qui, à partir des années 1990, est progressivement mis sur la touche et qui, dix ans plus tard, défile pour la première fois de sa vie dans les rues de Paris, révolté contre l’entreprise qui lui doit tant et qui, désormais, le rejette, aux côtés des ouvriers et des chômeurs.

L’affaiblissement des liens

L’économiste Philippe Norel montre que, sous la pression des firmes internationales exportatrices, les banques ont ensuite prêté à des pays se déclarant impuissants à régler leur dette

Note

Dis-moi que tu. Ne connais pas le système économique sans me dire que tu ne connais pas le système économique

L’affaiblissement des liens

Le surendettement provoqué sera traité par une titrisation massive des financements internationaux dès les années suivantes. Cette pratique est, selon Norel, l’un des éléments essentiels de la globalisation financière6.

L’affaiblissement des liens

La mondialisation par les 3D désunit l’entreprise et les milieux de vie. Elle rompt son ancrage dans des territoires qui produisaient depuis plus d’un siècle, et parfois depuis le Moyen Âge, des draps, des jouets, des chaussures, des biscuits, de la micrométallurgie, des fruits, un ensemble de produits ou de services ancrés dans un lieu de vie en raison de qualités naturelles – un climat, la fertilité d’un sol – ou, plus souvent, de qualités humaines constitutives d’une culture et de compétences spécifiques. Ces territoires, ces systèmes industriels locaux sont confrontés à une concurrence « à la baisse », provoquée par des entreprises profitant ailleurs de conditions de production moins onéreuses. Les acquis antérieurs – la qualité de la main-d’œuvre, par exemple – sont défaits par une division du travail accrue, l’usage de nouvelles machines, et l’établissement de normes de production.

L’affaiblissement des liens

Ces règles forment la composante technique de l’internationalisation. Elles permettent de concevoir et de produire les mêmes marchandises en France, au Vietnam ou en Éthiopie. Le principal facteur d’implantation n’est plus l’existence d’un savoir-faire, ni même la proximité d’un marché, mais les coûts de production, c’est-à-dire essentiellement le coût de la main-d’œuvre. Le maintien du faible niveau de vie de la population d’un pays est donc non seulement constitutif de l’économie « délocalisée », mais il définit les conditions de son fonctionnement

L’affaiblissement des liens

De plus, les mêmes entreprises installent leur siège social dans les pays ou les régions offrant les meilleures conditions fiscales. Cette logique démantèle l’organisation managériale.

L’affaiblissement des liens

À partir du milieu des années 1970, quand le rendement passe en dessous des 10 %, les actionnaires reviennent aux commandes. L’organisation managériale laisse la place à ce qui sera nommé la gouvernance de l’entreprise.Les investisseurs se tournent dès lors vers la Bourse, et les entreprises entrent dans une autre phase de croissance et de concentration à l’échelle mondiale. De nouvelles multinationales, dites globales, forment les oligopoles de la nouvelle économie.

L’affaiblissement des liens

Hier critiquées, considérées comme illégales mais « tolérées », selon le terme de Galbraith, les grandes sociétés multinationales sont aujourd’hui totalement admises et leur pouvoir, évident. Désormais, l’essentiel des bénéfices liés à leur situation de rente n’est plus partagé entre les managers et les États, mais entre les grands actionnaires et les grands dirigeants, d’ailleurs également actionnaires.

L’affaiblissement des liens

24 % des salariés français, travaillent pour l’exportation

L’affaiblissement des liens

d’un point de vue strictement économique, l’Europe, la Chine, les États-Unis et le Japon sont depuis de nombreuses années les premiers bénéficiaires de la mondialisation : la France est au cinquième rang mondial pour le stock d’investissements directs à l’étranger et au quatrième rang pour le stock d’investissements étrangers reçus.

L’affaiblissement des liens

La subordination à la logique financière est observable à l’échelle mondiale par les déplacements des lieux de production comme à celle de l’organisation interne de l’entreprise par la reprise en main des administrateurs.

L’affaiblissement des liens

diminution des coûts de production.Cette répartition des activités est légitimée par l’un des économistes les plus influents des années 1990, Larry Summers, ex-membre du comité directeur du groupe Bilderberg, économiste en chef de la Banque mondiale (1991-1993), chef du Conseil économique national de l’administration Obama (2009-2010) et ex-président de l’Université Harvard : « Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. […] Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés […] et se préoccuper davantage d’un facteur aggravant les risques d’un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d’avoir l’âge de cinq ans. […] Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable8. »

L’affaiblissement des liens

C’est à partir de la fin des années 1970 que l’on voit apparaître le chômage de masse et plusieurs centaines de milliers de jeunes de 16 à 25 ans qui ne sont ni à l’école ni au travail. En France, le rapport de Bertrand Schwartz rendu à Pierre Mauroy en décembre 1981 inaugure la prise en compte par l’État de cette population par la mise en œuvre d’une politique sociale qui a pour fer de lance : les permanences d’acceuil, d’information et d’orientation (PAIO) et les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes.

L’affaiblissement des liens

de travail sont difficiles et les niveaux des salaires, bas.Il y a un lien entre l’enrichissement des pays du Nord et une nouvelle exploitation des pays du Sud dans les dernières décennies du XXe siècle. Cette interdépendance a été rendue possible par une nouvelle organisation technique et économique mondiale. Celle-ci a permis de dissocier largement les espaces de production et de consommation

L’affaiblissement des liens

Une part importante des activités de production a été délocalisée dans les pays pauvres, assurant ainsi des coûts de production faibles, alors que la consommation a été largement maintenue dans les pays riches. Cette dissociation des espaces de production et de consommation a permis aux grandes sociétés de réaliser des marges énormes, le travailleur touchant une part infime de la valeur ajoutée par son travail, part qui se réduit à quelques centièmes ou parfois quelques millièmes de la valeur des produits

L’affaiblissement des liens

Un autre projet économique se déploie à partir du début du XXIe siècle : celui qui considère les pauvres non pas comme des producteurs, mais comme des consommateurs. Ce basculement s’accompagne d’un changement de discours : de travailleurs exploités par l’industrie capitaliste, les pauvres deviennent les oubliés du capitalisme. Curieuse amnésie, mais bien commode, car désormais les riches affirment qu’ils vont s’intéresser à eux, et plus précisément à leur peu de richesse.

  1. BOP

En France, aujourd’hui, 9,3 millions de personnes, soit 14,7 % de la population, vivent en dessous du seuil de pauvreté1

Note

2019

  1. BOP

les 4 milliards d’humains les plus pauvres sont d’abord un marché, estimé par Prahalad à quelque 13 000 milliards de dollars de revenus annuels. Jusqu’au début du XIXe siècle, ce marché aurait été « oublié » par les grandes entreprises.

L’oubli des pauvres

La théorie BOP s’appuie sur deux propositions : on peut gagner de l’argent avec les pauvres et simultanément les sortir de la misère

L’oubli des pauvres

À la base du BOP, on trouve l’affirmation que les pauvres ont été oubliés par la mondialisation. Elle rompt avec l’idée classique selon laquelle la pauvreté qui domine dans les pays du Sud aurait un lien avec la richesse des pays du Nord3

L’oubli des pauvres

La théorie de la pyramide masque la question de l’exploitation, par les pays du Nord, des ressources naturelles et humaines des pays du Sud, que ce soit par le pillage des richesses, l’échange inégal, la colonisation économique, l’entretien d’une économie informelle, les bas salaires, ou le travail des populations immigrées.

  1. BOP

on estime à 4 milliards le nombre d’individus vivant avec moins de 7 dollars par jour. Situés au bas de la pyramide des revenus, ils constituent ce que Prahalad et Hart ont nommé la « base de la pyramide » (bottom of the pyramid, ou BOP) en 20022.

Le BOP n’a rien à voir avec le commerce équitable

La confiance de Prahalad et de Yunus dans l’efficacité des mécanismes du marché constitue une différence majeure avec l’approche du commerce équitable qui souligne la nécessité de l’encadrement des marchés pour équilibrer le rapport de force entre les parties.

Le BOP n’a rien à voir avec le commerce équitable

Né trente ans avant le BOP, le commerce équitable s’engage de façon incomparable envers les populations du Sud, qu’il ne considère pas comme des consommateurs, ni comme des partenaires, mais comme des acteurs sociaux, économiques et politiques dont il est solidaire. Les structures membres de la PFCE se reconnaissent autour des principes suivants :assurer une juste rémunération du travail des producteurs et artisans les plus défavorisés, leur permettant de satisfaire leurs besoins élémentaires ;garantir le respect des droits fondamentaux des personnes ;instaurer des relations durables entre partenaires économiques ;favoriser la préservation de l’environnement ; proposer aux consommateurs des produits de qualité

Les pauvres sont un marché

Selon Prahalad, les pauvres manquent du minimum nécessaire pour vivre décemment : ils n’ont pas accès aux infrastructures de base (eau, transports, électricité, etc.) et paient plus cher que les autres pour y accéder (Prahalad parle de « pénalité BOP »), ils n’ont pas accès à la propriété, ils sont endettés, peu éduqués. Ils vivent essentiellement dans le cadre d’une économie « informelle », c’est-à-dire une économie qui n’est pas soumise à des règles de droit. Cette économie informelle touche entre 30 et 70 % des économies des continents de l’hémisphère Sud. La plupart des « transactions » se fondent sur une relation de confiance. La parole engage l’honneur de la personne. Même avec les usuriers auprès desquels s’endettent les pauvres, se nouent des relations humaines. L’usurier est quelqu’un de proche, qui fait confiance4.

Les pauvres sont un marché

Si l’argent leur manque, les pauvres sont cependant un marché « attractif ». Prahalad et Hart soulignent qu’ils représentent une nouvelle source de croissance dans un monde où les marchés développés arrivent à saturation. Cheryl Nakata et Kelly Weidner, de l’Université de Chicago, considèrent le BOP comme le dernier ensemble d’opportunités non servies pour les multinationales, à condition de contextualiser leur production selon les contraintes de la pauvreté5. Comme le souligne Prahalad, la croissance démographique y étant plus importante, c’est un marché en expansion.

Les pauvres sont un marché

Si Prahalad vise bien à résoudre des problèmes réels et graves touchant une partie de l’humanité, et dont il identifie parfaitement les causes dans les cas les plus difficiles des bidonvilles indiens, par exemple, la proposition d’allier la réduction de la pauvreté et l’enrichissement des grands groupes revient à conditionner la sortie de la pauvreté à un processus économique sur lequel les pauvres n’ont aucun pouvoir. « Ce qu’il faut, écrit-il en 2004, c’est une meilleure approche pour aider les pauvres, une approche qui implique un partenariat avec eux pour innover et réaliser des scénarios gagnant gagnant durables où les pauvres sont activement engagés et, en même temps, les entreprises qui leur fournissent des produits et services sont rentables6. »

Les pauvres sont un marché

Comme on l’a vu avec l’entrepreneuriat social, la poursuite de deux objectifs aussi indépendants l’un de l’autre que le sont le soutien à des personnes pauvres (ou en difficulté) et la rentabilité financière d’un investissement se traduit par la réalisation de l’exigence minimale, c’est-à-dire la poursuite de la rentabilité dans le cas de la société de capitaux et la poursuite du soutien aux personnes pauvres dans le cas d’associations bénévoles.

Les pauvres sont un marché

L’activité est fondamentalement orientée par l’ADN de l’organisation. Cela explique les difficultés qu’ont les uns et les autres à se comprendre : l’association et la société de capitaux n’ont pas la même raison d’être.

Note

Point crucial

Les pauvres sont un marché

Il en résulte que, concrètement et contrairement à ce qu’escomptait Prahalad, la stratégie du BOP raisonne en termes de rentabilité commerciale. Elle ne considère l’existence de besoins qu’en rapport avec son offre de produits qu’elle tente d’adapter au marché. Ce qui est donc analysé, ce sont les habitudes de consommation des pauvres. Voici une synthèse des réflexions relatives au consommateur pauvre7 :

Les pauvres sont un marché

Les pauvres sont prêts à acheter des produits qui répondent à leurs besoins spécifiques. Même si ces besoins sont latents ou sont induits par les entreprises, leur satisfaction contribue à l’amélioration de leurs conditions de vie.

Note

Les pauvres sont un marché

Les consommateurs les plus pauvres ont tendance à devoir accepter des prix de monopoles « à cause d’inefficiences dans le marché ». « Il y a un surplus monopolistique qui peut être accaparé par l’entreprise qui trouve une alternative pour rendre le marché plus efficace. Il est donc possible d’y dégager un profit8. 

Note

Les pauvres sont un marché

Les besoins d’efficience accrue et de coûts inférieurs pour atteindre des prix accessibles poussent les entreprises à l’innovation et aux ruptures technologiques afin de trouver de nouvelles réponses aux besoins des consommateurs. Prahalad souligne que cela rend les marchés BOP particulièrement attractifs car certains marchés BOP sont assez grands pour rentabiliser l’innovation par eux-mêmes. Dans d’autres cas, certaines innovations peuvent être appliquées sur d’autres marchés BOP ou même être adoptées par des marchés plus matures avec des marges plus élevées pour l’entreprise.

Note

Les pauvres sont un marché

Le gain d’expérience peut être utilisé pour renforcer la position mondiale de l’entreprise. L’innovation acquise sur les marchés BOP est bénéfique pour l’entreprise et peut constituer un avantage concurrentiel.

Note

Les pauvres sont un marché

L’accès aux populations BOP est de plus en plus aisé. D’une part grâce à l’urbanisation accrue, la concentration d’habitants rend les barrières d’infrastructures moins importantes. D’autre part les populations BOP sont de plus en plus connectées aux réseaux de communications, que ce soit à Internet ou aux réseaux de télécommunications. Cela ouvre la porte à de nombreux produits ou services qui peuvent utiliser ces canaux pour atteindre les consommateurs de façon innovante.

Note

Les pauvres sont un marché

Les populations BOP sont attentives aux marques. D’une part parce qu’elles ont un effet d’aspiration et d’autre part parce qu’elles garantissent la qualité. Ne disposant que de faibles moyens financiers, les consommateurs n’ont pas de marge d’erreur dans leurs achats. Ils veulent avoir la garantie que le produit correspondra bien à leurs besoins, car ils n’ont pas les moyens d’en acheter un autre.

Note

Les pauvres sont un marché

Les propositions de Prahalad ont été étudiées et, pour la plupart, démenties à partir d’études de cas : que ce soit par rapport aux prix bas, aux marques, à la qualité, etc.

Que veulent les pauvres ?

Karnani montre que, « contrairement à la théorie de Prahalad, il y a des situations dans lesquelles les consommateurs privilégient les produits de moins bonne qualité, car ils ont une perception du rapport qualité/prix différente ». Il prend pour exemple Nirma, une firme indienne qui a commercialisé un détergent de moins bonne qualité et qui a conquis la majeure partie du marché jusque-là détenu par des multinationales. Agnihotri ajoute que, contrairement au postulat de Prahalad, les populations démunies ne sont pas fidèles aux marques, mais plutôt aux produits et n’hésitent pas à passer de l’un à l’autre9.

Que veulent les pauvres ?

L’engouement académique pour la théorie BOP a donné lieu à un certain nombre de critiques. Celles-ci ont concerné en premier lieu la définition de la « base » de la pyramide.Le nombre de pauvres défini par la base varie entre 1 et 4 milliards selon le niveau de revenus considéré et la mesure du marché a fait l’objet de nombreuses estimations divergentes : en 2005 Prahalad l’estime à 13 000 milliards de dollars alors qu’en 2007, le World Resource Institute évalue les 4 milliards de personnes les plus pauvres à un marché total de 5 000 milliards10.

Que veulent les pauvres ?

Si l’on ne prend en compte que les très pauvres vivant avec moins d’un dollar par jour, soit environ un milliard de personnes, la Banque mondiale estime qu’ils représentent un marché de 1 200 milliards. Elle considère cependant que ce milliard de pauvres devrait être multiplié par six avant 2040. Est-ce à dire que la Banque mondiale ne croit pas que le développement du marché BOP réduira la pauvreté ?

Que veulent les pauvres ?

Pour répondre aux remarques qui lui furent faites, Prahalad a fait évoluer son modèle : dès 2008, BOP 2 succède à BOP 1 et intègre les critiques qui portaient essentiellement sur le caractère up down du BOP 1 : les bénéficiaires y étaient considérés uniquement comme des consommateurs et non comme des partenaires. Plus largement les concepteurs de la pyramide ont intégré les « parties prenantes » du développement : à côté des grandes entreprises, les organisations de développement, les associations de la société civile et les collectivités publiques, les consommateurs et entrepreneurs de base rejoignent le BOP, l’ensemble suscitant un développement économique et une transformation sociale.Le passage à BOP 2 intègre ainsi d’autres fonctions économiques que la consommation. Les nouvelles variantes de la pyramide concernent de façon croissante les partenaires économiques, sous la dénomination de parties prenantes et des populations nationales.La pyramide devient plus complexe et connaît une multitude de variantes : pyramide éducative, pyramide environnementale. Elles semblent toutes s’inscrire rétrospectivement dans l’héritage, non plus du BOP, mais de la pyramide de Maslow.

Que veulent les pauvres ?

La pyramide des besoins, conçue par Maslow dans les années 1940, classique des études de management, est elle-même mise à profit dans la stratégie BOP. Elle permet de répondre à la question « que veulent les pauvres ? »

Que veulent les pauvres ?

faire le lien entre la pyramide de Maslow et la pyramide du BOP. Ces deux représentations graphiques et l’explication « scientifique » qui s’y attache légitiment des postures dites d’experts qui ne prennent pas en considération la complexité du problème qu’ils prétendent résoudre. Et ils ne le prennent pas en considération parce que la finalité première n’est ni le management – ou le ménagement selon l’origine linguistique du terme – pour Maslow ni la résolution de la pauvreté pour Prahalad, mais la rentabilité d’entreprises qui supposent l’adhésion des travailleurs en interne – nécessitant un management – et la solvabilisation des clients en externe – nécessitant une étude de marché. Tels sont les buts respectifs du management selon Maslow et du BOP selon Prahalad : faire fonctionner une organisation au service d’une finalité qui échappe aux travailleurs auxquels s’adresse la pyramide des besoins comme aux consommateurs auxquels s’adresse la pyramide du BOP. S’il en était autrement il va de soi qu’on ne présupposerait pas une hiérarchie de besoins, pas plus qu’on vendrait des savonnettes ou des smartphones

Que veulent les pauvres ?

on accompagnerait un processus de prise de pouvoir des salariés, d’empowerment, comme des pauvres sur leur vie, à partir d’une prise de parole individuelle et collective qui définirait, mieux que n’importe quelle pyramide, les voies dans lesquelles s’engager.

Que veulent les pauvres ?

Cette démarche n’est pas envisagée. Pourquoi les promoteurs et les utilisateurs de la pyramide ne se projettent-ils pas dans une pyramide inversée, dans laquelle le plus grand nombre serait riche et les pauvres en nombre réduit ? Cette pyramide inversée serait pourtant la finalité logique d’une lutte contre la pauvreté.

Que veulent les pauvres ?

Une autre projection intéressante serait celle de rapprocher la population du revenu médian. Au lieu de favoriser l’enrichissement, l’État inciterait les citoyens à se rapprocher de ce revenu. (Des reconnaissances hautement symboliques et spécifiques récompenseraient les riches qui parviendraient s’en rapprocher.) La pyramide serait alors non pas inversée mais égalitariste

Note

C’est la vision de NEU

Que veulent les pauvres ?

Si ces alternatives ne sont pas pensées, c’est simplement parce que la pauvreté n’est pas considérée comme un problème à résoudre mais comme l’état permanent d’une partie de la population. La base des pauvres doit rester importante en nombre pour permettre le changement d’échelle qui seul peut rentabiliser l’investissement. Les pauvres ne permettent de faire que de petits bénéfices, aussi doivent-ils être nombreux pour justifier qu’on s’intéresse à eux.

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Dès lors qu’on accepte de considérer les pauvres comme un marché, une stratégie marketing doit être pensée : « La base de la pyramide peut être un marché profitable, mais bien souvent les entreprises doivent adopter un business model différent du modèle dominant qui accorde plus d’importance aux profits qu’au chiffre d’affaires13. »

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

« Étant donné que ce segment de la population dispose de faibles revenus, les stratégies les plus susceptibles d’être profitables sont celles fondées sur une logique de prix faibles, de marges bénéficiaires faibles et une logique de volume de masse. »Cette recherche du volume est à l’origine de ce qui est devenu un leitmotiv du business social des entrepreneurs sociaux des pays riches, le changement d’échelle.

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Repris par ces derniers, le changement d’échelle a été relégitimé : il ne répond plus à la préoccupation de rentabiliser l’investissement mais à celle de changer le monde. La cause émancipatrice s’ajoute à celle de la conquête de marchés, mais elle ne se substitue pas à elle.

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

il renouvelle l’argumentaire du BOP, qui contribuera à convaincre un Benoît Hamon de l’inclure dans la loi du 31 juillet 2014 sur l’économie sociale et solidaire.Fondamentalement, le changement d’échelle trouve son origine dans le fait que le marché des pauvres ne peut être rentable qu’à condition d’intervenir à très grande échelle

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Les exemples de changement d’échelle sont rares, mais réels. Pour Unilever, il a eu lieu au cours des années 2000.Le géant anglo-néerlandais Unilever (Dove, Flora, Ben & Jerry’s, Lipton…) réalise chaque année 5 milliards d’euros de ventes en Afrique, à travers une vingtaine de pays, avec ses marques de produits alimentaires et hygiéniques (margarines Blue Band, soupes Knorr, dentifrices Signal, lessives Omo…). Mais ce n’est pas encore assez. Et pour cause : la multinationale, qui souhaite profiter davantage de la croissance économique africaine et d’une population dont les revenus sont en hausse constante, doit faire face au manque de réseaux formels de distribution et à des infrastructures bancaires et de transports insuffisantes.Pour surmonter ces obstacles, Unilever entend adapter sur le continent africain son schéma de distribution indien, fondé sur le porte-à-porte et baptisé Shakti14. Pour cela, le groupe compte recourir à des milliers de petits vendeurs soutenus par les services de microfinance qu’il fournit. Ce schéma a commencé à être expérimenté en Inde en 2000, avec 17 femmes dans deux États. Elles sont aujourd’hui 45 000, qui touchent plus de 3 millions de ménages et arrivent à gagner jusqu’à 22 dollars par mois chacune. Au Nigeria, où des équipes ont démarré la vente de sachets de shampoing et de crèmes pour la peau dans les villages, les vendeurs sont aussi des hommes, car « les femmes africaines travaillent bien souvent à plein temps aux champs », estime Frank Braeken, directeur Afrique d’Unilever.

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Unilever n’est pas le seul à recourir à ce type de vente. Le leader mondial de l’alimentaire, Nestlé, exploite déjà des réseaux de distribution similaires en Afrique. Il dispose par exemple de 1 500 vendeurs de crème glacée en Afrique du Sud, et de quelque 5 000 autres en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Et le groupe suisse compte installer une centaine de femmes à Kinshasa d’ici à la fin de l’année15.

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Dans la majorité des cas, le changement d’échelle n’est cependant pas au rendez-vous. Les résultats de l’étude que Laurent Guérin et Yves Le Yaouanq consacrent à cinq grands groupes qui se sont engagés dans le BOP sont pour le moins mitigés : la rentabilité est difficile à atteindre et plus encore le changement d’échelle, qui seul justifie l’investissement humain et économique : en Indonésie, Lafarge produit 400 tonnes de ciment par an dans le cadre du BOP, ce qui représente 0,025 % de sa production dans cette région. Essilor lance en 2004 son réseau de distribution de lunettes en Inde : une douzaine d’opticiens sillonnent les zones rurales indiennes dans leurs camionnettes : « Le seuil de rentabilité avait été atteint, le taux d’achat de lunettes était excellent et on pouvait espérer que le nombre de véhicules passerait bientôt à cent ou même à mille. Or à l’heure actuelle, concluent les auteurs quatre ans après, il n’y a toujours que douze camionnettes16. »

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Mais quel est l’objectif ? « Dans les villes indiennes, le marché de la santé visuelle connaît une croissance de 20 % par an et les opticiens peuvent gagner beaucoup d’argent en s’installant à leur compte. » La concurrence est donc rude. Pourquoi un opticien accepterait de passer ses semaines à sillonner les villages au volant d’une camionnette alors qu’il peut bien gagner sa vie en s’installant en ville ? De fait : « Il est difficile de trouver des candidats. »En fin de compte, la lecture centrée sur la rentabilité et sur le marché dévoile une histoire réelle assez éloignée de l’histoire annoncée, une histoire économique classique de conquête de marchés sur lesquels la concurrence peut être vive et les marges incertaines

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

L’une des critiques qui reviennent le plus souvent à ce propos concerne la difficulté de ces groupes à engendrer un développement « bottom up ». Les grandes sociétés viennent avec leurs produits : du ciment pour Lafarge, des lunettes pour Essilor, des savons pour Unilever. Elles définissent des stratégies pour les vendre, en acceptant une faible rentabilité qu’elles espèrent compenser par des prix élevés des petites quantités vendues et par l’ampleur du marché. Mais elles ne peuvent répondre aux besoins des populations auxquelles elles s’adressent qu’à partir du prisme du marché et de leur offre. Fréquemment, pour ne pas dire presque toujours, l’offre ne répond pas aux demandes : des matériaux de construction vernaculaires – briques, pierres, bois, etc. – sont mieux adaptés que le ciment à des constructions s’inscrivant dans un processus de développement favorable aux populations et respectueux de l’environnement, mais que ce choix ne constitue pas une option possible pour Lafarge. Il est possible que des soins préventifs peu onéreux permettent d’éviter les cécités les plus courantes et évitables que sont la cataracte et le trachome, mais que la prévention des maladies de la vue, priorité absolue dans le domaine des maladies de la vue selon l’OMS17, ne constitue pas un marché pour Essilor. Et de façon plus générale, il ne fait pas de doute qu’un investissement structurel de lutte contre le paludisme réduirait radicalement la mortalité infantile en Afrique, et en cas d’épidémie virale imprévue, voire de pandémie, permettrait de réduire considérablement les risques pour l’ensemble de la population, mais un tel investissement n’entre dans le business plan d’aucune multinationale.

Changer d’échelle : les cas d’Unilever et de Nestlé

Comme le disent les agents commerciaux des grandes firmes, la consommation de la majorité des produits suppose des conditions rarement réunies : « À chaque nouvelle extension, les actions de sensibilisation ou d’éducation doivent également être réitérées. La nécessité de passer par ces étapes préalables freine le développement du projet18. » Mais est-ce de l’éducation ou du marketing ? Dans les années 1990, la sensibilisation au lait en poudre mise en œuvre par les multinationales – Nestlé en tête – a provoqué indirectement, selon l’IBFAN (International Baby Food Action Network), la mort de 1,5 million de nourrissons en Afrique, en les privant du lait maternel19. Ce drame questionne le fondement même de la relation marchande instaurée par les grandes sociétés de capitaux avec les populations et les territoires. Il y a des limites au « marché des pauvres ».

  1. Les limites du marché des pauvres

La critique la plus approfondie du BOP est due à un économiste d’origine indienne, professeur à l’université du Michigan, Aneel Karnani1. Selon lui, penser comme Prahalad que les pauvres peuvent consommer de façon rationnelle est une erreur. C’est, dit-il, une « vision romancée » qui nuit aux pauvres de deux façons : d’une part elle invite à ne pas les protéger contre des produits qui leur sont inutiles ou nocifs ; d’autre part elle s’appuie abusivement sur le microcrédit et sur l’idée que la consommation des produits des grandes entreprises offrirait des possibilités d’emplois.

  1. Les limites du marché des pauvres

En réalité, poursuit Karnani, les pauvres dépensent une partie non négligeable de leurs maigres revenus dans des « produits de faible priorité » comme le tabac ou l’alcool. Prahalad a balayé ces propos en les estimant « condescendants et arrogants ». Toutefois, dans leur passionnant ouvrage Repenser la pauvreté, Abhijit Banerjee et Esther Duflo montrent que « manger n’est pas le plus important2 » : même lorsque les produits qui permettraient d’équilibrer l’alimentation sont disponibles et bon marché, cela ne suffit pas pour qu’ils soient choisis. D’une part le goût l’emporte généralement sur la qualité, et d’autre part le lien social est plus essentiel que l’équilibre alimentaire : « De nombreuses études montrent les sommes considérables consacrées par les pauvres des pays en développement aux mariages, aux dots et aux baptêmes, qui s’appliquent probablement en partie par la crainte de perdre la face. » Mais l’argent dépensé pour les funérailles n’est pas moins significatif. Que ce soit dans les pays en développement ou dans les pays développés, en France par exemple, la reconnaissance sociale est la première attente des personnes pauvres ou exclues, avant l’équilibre alimentaire

Note

Il faut en tenir compte

  1. Les limites du marché des pauvres

Le téléphone, la télévision, mais aussi, dans une moindre mesure, le tabac et l’alcool, peuvent être plus importants que la nourriture.

  1. Les limites du marché des pauvres

Pierre Bourdieu et Erving Goffman, ont souligné que des individus de classes différentes ou occupant des fonctions différentes pouvaient évaluer de façons totalement différentes ce qui, d’un point de vue extérieur, apparaissait comme des besoins évidents. 

  1. Les limites du marché des pauvres

Rejoignant Paulo Freire, l’université populaire d’ATD met en évidence que le premier besoin des pauvres est de pouvoir s’exprimer et être entendus. Leurs besoins fondamentaux ne peuvent être satisfaits sans cette prise de parole et sans cette écoute parce que celles-ci font partie de la réponse3

Note

Geneviève Defraigne Tardieu, L’Université populaire Quart Monde. La construction du savoir émancipatoire, Nanterre, Presses universitaire de Paris Ouest, 2012.

  1. Les limites du marché des pauvres

Comment définir les besoins « réels » d’une population ? Comment arbitrer le conflit entre la logique de marché et ces besoins réels ?Ces questions ont amené les grandes entreprises à développer la notion d’impact

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

La crème Fair & Lovely a été introduite en Inde par le biais d’une publicité à la télévision. Cette publicité montre une jeune fille à la peau foncée. Son père se lamente de ne pas avoir de fils pour subvenir à ses besoins, le salaire de sa fille étant insuffisant. Elle ne peut trouver un meilleur emploi ou se marier à cause de la couleur foncée de sa peau. Elle utilise ensuite la crème Fair & Lovely, obtient un emploi bien rémunéré comme hôtesse de l’air, et rend son père heureux7. L’All India Democratic Women’s Association a fait campagne contre cette publicité en dénonçant son caractère raciste et discriminatoire et l’affront qu’elle faisait à la dignité des femmes. Suite à cette campagne, le gouvernement indien a interdit les publicités Fair & Lovely. Cette question des produits éclaircissant la peau, avec des effets secondaires négatifs sur la santé, dépasse largement le cas indien, et la crème d’Unilever a également provoqué des mouvements de femmes en Malaisie et en Égypte.

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

Elisabeth Prügl, professeure à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), interroge : « Que doit-on penser des entreprises qui prétendent agir pour la défense des droits des femmes tout en tirant profit de la réification de leurs employées et des inégalités salariales dont elles sont victimes ? Ou de l’industrie des produits cosmétiques qui soutient l’émancipation des femmes tout en leur suggérant que ce qu’elles sont ne suffit pas ?8 »

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

Même si leur point de vue s’exprime peu, les populations concernées évaluent généralement très bien le sens de l’action des grandes entreprises dans la mesure même où elles savent mieux que ces grands groupes ce dont elles ont besoin. Elisabeth Prügl évoque ainsi « une communauté villageoise du Kerala [qui] avait rejeté les avances d’Unilever pointant que le problème était la difficulté d’accès à l’eau propre et non le manque de savon ».

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

Néanmoins, selon les principes du libéralisme, Unilever a le droit de vendre sa crème et les femmes ont le droit de l’acheter.

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

Où est le problème ? « La proposition BOP ne se contente pas de donner à l’entreprise le droit de vendre le blanchiment de la peau grâce à la crème. Il va plus loin et félicite l’entreprise pour l’autonomisation des femmes et la lutte contre la pauvreté. »

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

Dans une telle situation, Karnani affirme la nécessité de réguler un tel marché : protéger les consommateurs, informer, interdire les publicités mensongères, etc. Comme le font les pays riches. Ajoutons que cette régulation ne peut suffire. Elle est sans aucun doute de nature à moraliser marginalement le capitalisme mais ne permet pas de concevoir un réel développement tel que l’économiste indien Amartya Sen l’imagine : un développement qui offre à chacun et chacune la possibilité d’exprimer ses « capabilités », son potentiel d’être humain

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

Imaginer la possibilité d’un tel développement suppose de questionner non seulement la base, mais l’ensemble de la pyramide.

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

« En élargissant leurs marchés, écrit Prügl, les entreprises n’ont finalement pas que des effets positifs. » Même si les « Shakti Amma » gagnent de l’argent en vendant des produits Unilever, elles supplantent aussi les fabricants de savon traditionnel et introduisent de la concurrence dans les groupes de solidarité féminins. À la question des valeurs que négligent les multinationales, s’ajoute ainsi celle de l’économie locale.

Quand les ventes doublent les revenus des foyers

« On estime que 80 % du commerce mondial est lié aux réseaux de production des multinationales, qui répartissent le travail entre de petites et de moyennes entreprises dont la plupart évoluent dans l’économie informelle. »

Une nouvelle concurrence

Hindustan Lever a cherché à se développer dans les campagnes pour toucher un nouveau marché : « Compliqué de vendre du savon, de la lessive et des shampooings quand un peu moins de 80 % des foyers en milieu rural n’ont pas l’eau courante. Difficile d’acheminer et de conserver des glaces dans des régions où les coupures d’électricité sont fréquentes. Laborieux, enfin, de fidéliser ces clients ruraux à des marques lorsqu’un peu moins de la moitié d’entre eux ne savent pas lire, et que plus du tiers vit en dessous du seuil de pauvreté. »

Une nouvelle concurrence

Hindustan Lever compte sur l’importance du marché, la majorité des Indiens vivant à la campagne, le fameux changement d’échelle : « La compagnie vend donc beaucoup de ses produits dès 50 piastres (environ 8 centimes), et jusqu’à 4 roupies (66 centimes), afin d’être accessible au portefeuille de ses clients. À ce prix, shampooings, lessives et dentifrices sont commercialisés en doses unitaires sous forme de sachets. » Mais ce marché est déjà occupé : « En 1999, la croissance des ventes de Hindustan Lever n’a été que de 7 %, et sur certains marchés comme les produits de soins personnels, le groupe perd du terrain face à des concurrents locaux, comme Nirma, qui lui mène la vie dure sur le segment des premiers prix. »De plus l’offre d’Unilever suppose des changements d’habitudes qui vont jusqu’à l’acculturation. Les Indiens se lavent les cheveux au savon et n’ont nul besoin de shampoing. Pour la multinationale cela signifie qu’il y a un potentiel de vente. Même avec des prix aussi réduits les Indiens ne peuvent pas toujours se permettre d’acheter. C’est pourquoi Unilever se transforme aussi en prêteur à l’aide de banques offrant des microcrédits. En ville il devient distributeur : « Il s’agit avant tout pour nous de renforcer l’ancrage de nos marques, et de multiplier les points de contact avec les clients afin de leur offrir de nouvelles occasions de consommer », relève le président de Hindustan Lever

Une nouvelle concurrence

Médecins Sans Frontières a montré en 2007 que 67 % des médicaments produits en Inde sont exportés vers les pays en développement. Si, en effet, les “génériqueurs” du Sud ciblaient au départ les marchés en développement et émergents, il apparaît que ceux-ci sont désormais en mesure de concurrencer les laboratoires du Nord sur leurs marchés (du fait notamment d’une qualité accrue de la production)14. » La pandémie du Covid-19 a mis en évidence les enjeux liés à la montée en puissance des multinationales des pays du Sud. Il n’est pas fréquent que les pays d’Europe paraissent plus démunis que ceux d’Asie pour faire face à un problème de santé publique

Une nouvelle concurrence

La situation est sensible également dans les télécommunications : « La “révolution télécom” qui s’est opérée en quelques années seulement dans les pays en développement est largement le fait d’opérateurs locaux qui rivalisent aujourd’hui en taille avec les multinationales du Nord. Bharti (Inde), MTN (Afrique du Sud) ou encore Zain (Koweït), pour n’en citer que quelques-uns, ont su créer de nouveaux modèles économiques leur permettant d’exploiter le marché “latent” représenté par le bas de la pyramide. »

Une nouvelle concurrence

La question dépasse donc le BOP. Elle intéresse les gouvernements des pays du Nord attentifs à la santé de leurs grandes entreprises. « Les stratégies lancées par les multinationales occidentales dans les pays en développement leur permettraient de faire face à la concurrence des multinationales émergentes – autant sur les marchés émergents qu’à terme sur les marchés développés –, dont les modèles modifient l’équation concurrentielle. »« Dans cette perspective, il est indispensable, comme le souligne un rapport de McKinsey, de pouvoir développer des modèles qui ne visent pas seulement l’élite de consommation des pays développés ou même la classe moyenne émergente mais le mass-market. C’est au prix de cet effort que les entreprises développeront les capacités nécessaires pour faire face à ce nouveau type de concurrence15. »

Une nouvelle concurrence

Cette situation nous éloigne sensiblement du storytelling des grandes entreprises venant sauver de la misère l’humanité. La question est tout autre. Les multinationales du Nord ont pris conscience de la montée en puissance de grandes entreprises du Sud et s’inquiètent de leur suprématie. La transformation des modes de consommation qu’induisent les pratiques commerciales des multinationales, les microcrédits à la consommation qu’elles organisent, leur souci obsessionnel de faire croître la consommation de leurs produits témoignent d’une préoccupation totalement centrée sur l’entreprise et démentent tout souci de développement et d’émancipation des populations.

Note

C’est une stratégie c’est tout

Une nouvelle concurrence

La façon dont est conçu le travail des pauvres confirme ce constat. Dans le BOP, les travailleurs sont des individus isolés représentant la grande entreprise. Ils ne disposent d’aucune organisation ni représentation collective. Tout comme les autoentrepreneurs pauvres du Nord.

Yunus et le « social business »

On le voit, le BOP a d’abord considéré les pauvres exclusivement comme un marché. Les difficultés rencontrées par les entreprises l’ont fait évoluer dans deux directions :la stratégie BOP n’est pas seulement un pari économique ; elle vaut la peine pour ses externalités positives : ouverture d’un marché pour l’avenir, image de marque, rencontre de partenaires publics locaux, partenariat avec des associations qui occupent le terrain et pourraient devenir des prescriptrices de produit ;

Yunus et le « social business »

pour que les pauvres consomment il faut qu’ils changent leurs habitudes : c’est l’objet des campagnes dites de sensibilisation ou d’éducation aux conséquences parfois si graves qu’elles sont contestées par la population elle-même et interdites par les États des pays pauvres.

Yunus et le « social business »

Dès 1972, Antoine Riboud jetait les bases de ce qui est devenu “le double projet économique et social” de Danone, c’est-à-dire une vision de l’économique et du social comme non seulement compatibles mais complémentaires. » Son successeur, Franck Riboud, rencontre Yunus dès 2005 et il engage immédiatement Danone dans le projet Grameen Danone au Bangladesh.Dans les deux démarches, la finalité sociale est donc conditionnée par la rentabilité économique. Mais à la différence de Prahalad, Yunus questionne le profit : « Comme une entreprise “normale”, le social business tire tous ses revenus de l’activité elle-même et non de fonds philanthropiques, mais, comme une ONG, il tend à la maximisation de l’impact social et non à celle du profit. Les bénéfices sont acceptés et même recherchés, mais uniquement dans la mesure où ils sont réinvestis dans l’activité, avec pour but d’améliorer son impact social16. »

Yunus et le « social business »

Les deux interprétations partagent de ne pas remettre en question le pouvoir de l’actionnaire, si bien que l’intérêt économique de l’entreprise est toujours le retour sur investissement. Le social business, l’entrepreneuriat social, le BOP, rendent compte à des actionnaires qui doivent pouvoir obtenir un retour sur investissement. Cette constante, qui se présente comme un virus dont le capitalisme « humaniste » ne parviendrait pas à se débarrasser, n’est pas sans le mettre en difficulté sur le plan éthique.

Du crédit pour les pauvres

. La première association de microcrédit en Europe, Babyloan, qui intervient en tant qu’intermédiaire entre les prêteurs européens et les institutions de microfinance, est soucieuse de son appartenance à l’économie sociale et solidaire. Ses taux sont à 27 %. Pour le justifier, Babyloan avance en premier lieu que les pauvres sont un marché à risque. « Le revenu des habitants y est inférieur à celui observé dans les zones urbaines. Il y existe par ailleurs une forte dépendance aux conditions climatiques qui peuvent influer sur les récoltes, ainsi qu’une forte saisonnalité des activités. » Il y a d’autres raisons : les coûts opérationnels sont élevés pour les institutions de microfinance. Elles doivent financer les déplacements nécessaires pour collecter l’argent dans les zones rurales difficilement accessibles, fournir des agences mobiles ; les institutions de microfinances empruntent elles-mêmes à un taux supérieur aux taux d’intérêt auxquels ont droit les banques traditionnelles et qui avoisinent souvent les 10 % ; enfin les taux d’intérêt pratiqués par les Institutions de Microfinance (IMF) leur permettent également d’anticiper l’inflation locale qui atteint régulièrement 5 à 10 % dans les pays en développement18…Une fois encore, sans juger les volontés qui sont à l’œuvre, force est de constater que les pauvres paient… parce qu’ils sont pauvres, vulnérables et isolés.

Du crédit pour les pauvres

l’exploitation d’une large enquête menée auprès de 56 groupements villageois au Sénégal, Serigne Diop, de l’Université de Ziguinchor, montre les intérêts et les limites des microcrédits solidaires. Parmi les limites, Diop souligne les « détournements des fonds provenant de financements […], mauvaise gestion des flux de trésorerie nés de l’activité […], le surendettement du fait de la concurrence à laquelle se livrent les IMF, méthodes de recouvrement de plus en plus musclées au détriment de la bonne sélection de projets porteurs et de l’encadrement technique », et conclut : « La démarche institutionnelle des IMF et leurs politiques et méthodes de recouvrement sont de plus en plus sujettes à controverses19. »

Du crédit pour les pauvres

La spécialiste marocaine du microcrédit Asmae Diani analyse la microfinance comme un espace où ses deux logiques se confrontent plus souvent qu’elles ne se conjuguent : « Une logique plaçant les équilibres financiers, voire la profitabilité, au centre des préoccupations des institutions de microfinance, et une logique de solidarité privilégiant la mission sociale de lutte contre la pauvreté. » Elle observe qu’après une phase initiale d’engagement solidaire en provenance de la société civile et de l’économie sociale, le microcrédit s’institutionnalise et connaît une dérive commerciale.

Du crédit pour les pauvres

Même dite solidaire, une dette est une dette. En instaurant le paiement au comptant les coopératives libéraient les ouvriers. Mieux encore les coopératives de consommateurs se sont fédérées et ont créé une banque coopérative qui est d’abord une caisse d’épargne et ensuite un organisme de crédit. Dès lors les ouvriers sont leurs propres créditeurs. L’articulation de l’épargne et du crédit permet au bénéficiaire d’être aussi sociétaire et administrateur de sa banque. Toutes les banques coopératives se fondent, dès leur création, sur l’épargne des bénéficiaires des crédits. La relation de confiance est inhérente à l’organisation puisque ce sont les mêmes personnes qui sont épargnants – donc prêteurs – et emprunteurs. Ainsi la caisse d’épargne de Kafo Jiginew au Sud Mali témoigne de la pertinence de cette alternative au microcrédit. Kafo Jiginew est une banque détenue par les paysans maliens qui ont été accompagnés dans un premier temps par le Crédit coopératif français et le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) avant d’être totalement indépendants21.

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

Une autre façon de rétablir la confiance est de créer une monnaie complémentaire : plusieurs milliers de monnaies complémentaires – dites encore locales, parallèles, alternatives ou sociales – ont été créées au cours des dernières années, dont une très active au Pays basque français. Entre les deux guerres, le WIR avait été créé en Suisse, et il constitue toujours aujourd’hui un refuge pour les entreprises du pays en temps de crise financière. Les monnaies complémentaires compensent un usage privé abusif de la monnaie officielle par la confiance que leur donne leur caractère social22.

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

La rentabilité du marché BOP est rarement assurée. Tout comme l’est aussi peu celle du social business dans les pays riches. Dès lors, quel est le bénéfice tiré de ces investissements souvent lourds ? « Le bénéfice que les entreprises tirent des initiatives BOP ou social business repose essentiellement sur des externalités positives23. » Le BOP comme le social business sont plutôt des espaces d’innovations qui testent des nouveaux produits, évaluent le comportement des clients, tentent de nouvelles formes de partenariat avec les ONG, les associations et pouvoirs publics. Le BOP comme l’action sociale seraient moins des marchés que des laboratoires d’expérimentation. Et le bénéfice seraient moins économiques que politique : l’entreprise gagnerait une image positive aussi bien pour les partenaires externes que de nouveaux collaborateurs, et tisse un réseau de relations qui pourrait plus tard faciliter l’accès à des marchés, en particulier des marchés publics. C’est si vrai qu’il n’est pas exclu de penser que le BOP et le social business en tant que marchés soient ni plus ni moins que des outils de communication. On comprendrait mieux les montants astronomiques des investissements dans un projet comme StaffMe : il ne s’agit pas de rentabilité mais d’externalité positive

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

Si les entreprises du BOP ne changent pas d’échelle, ce n’est pas qu’elles ne le peuvent pas, c’est que tel n’est pas leur projet. Mais doit-on le regretter ?Le marché BOP et le social business seraient avant tout un champ d’innovations, d’expérimentation, d’ouverture de nouveaux marchés, particulièrement des marchés publics, et un champ d’obtention d’image positive

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

Pour le dire vite : l’économie BOP ne marche pas vraiment. L’idée selon laquelle on peut faire du business tout en résolvant la pauvreté ou en poursuivant une finalité sociale et sociétale, l’idée du ruissellement, la force des premiers de cordée, comme le critique Stiglitz, ça ne fonctionne pas. Et pourtant cette économie envahit quotidiennement nos univers. Comprendre ce paradoxe suppose de considérer que, contrairement à la représentation que nous en avons, cette économie peut ne pas être rentable.

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

« Chez Essilor, nous travaillons aussi en lien étroit avec les ONG de notre métier et nous sommes en train de les aider à transformer progressivement leurs modèles. D’ici une vingtaine d’années, il est probable que de nombreuses ONG ne distribueront plus gratuitement des paires de lunettes mais auront installé une économie locale autosuffisante autour de nos métiers, sortant ainsi de la logique du don et entrant dans celle du renforcement des capacités. » À l’image de cet exemple, les relations avec les associations sont marquées par le projet d’associer celles-ci et de les transformer afin qu’elles s’insèrent dans le plan global de l’entreprise

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

Cette stratégie n’est pas sans rappeler ce que Daniel Cohen appelle les franges de l’oligopole : les PME sont les franges de la grande entreprise, qui sont susceptibles de disparaître ou de grandir selon les variations des marchés.

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

De même que les associations sont utilisées comme auxiliaires pour l’implantation du BOP dans les pays du Sud, en Europe, elles sont utilisées par les entrepreneurs sociaux.

Quel intérêt à commercer avec les pauvres ?

Du point de vue du BOP, ce secteur est l’un des marchés les plus importants à conquérir. Les entrepreneurs sociaux intervenant dans le secteur social deviennent dès lors des « ouvreurs de marchés » soutenus par les grandes entreprises et leurs fondations.Si le lien entre entrepreneuriat social et BOP n’est pas explicite en France, il l’est pour des associations françaises intervenant à l’étranger : Nafa Naana est une entreprise sociale créée au Burkina Faso par l’association française Entrepreneurs du monde25. Retournement étonnant : à entendre l’entreprise sociale, ses résultats prouvent que grâce à l’adoption d’une stratégie BOP « une organisation issue de l’économie sociale et solidaire (ESS) peut conduire une initiative durable si elle interagit avec l’écosystème local et acquiert les ressources et compétences nécessaires au développement de pratiques commerciales. L’adoption d’une identité d’entreprise sociale indépendante de son incubateur l’ONG offre une flexibilité bénéfique à la création équilibrée de valeurs économiques et sociales26 ». Nafa Naana a reçu en 2016 le grand prix de la finance solidaire, organisé par Finansol et Le Monde.L’association Entrepreneurs du monde est présidée par Jean-Paul Bernardini. Professionnellement, il est président d’une société de fonds de placement. Il est également mandataire de dix autres sociétés spécialisées dans les activités des sociétés holdings, fonds de placement et entités financières similaires, locations de terrains et autres biens immobiliers, marchands de biens immobiliers, locations de logements, conseils en systèmes et logiciels informatiques. L’activité de Naja Naana repose en grande partie sur le microcrédit. Son partenaire financier n’est naturellement pas une banque de l’ESS (c’est-à-dire coopérative ou mutualiste), mais la Société Générale. Dans ces conditions, que signifie aujourd’hui l’expression ESS ?

Prendre en compte des cultures

Le plus souvent, les systèmes de pensée ne retiennent que les informations qui les confortent ou qui leur sont intelligibles et rejettent comme une erreur ou une illusion tout ce qui leur est incompréhensible

Note

À mettre dans la note “raisonnement intéressé”. Serait-ce l’origine du biais de conformité ? Citation : Geneviève Defraigne Tardieu, « Focus. L’Université populaire Quart Monde : apprendre de ceux qui sont supposés ne rien savoir », Informations sociales, vol. 2, no 182, 2014, p. 63-66.

Prendre en compte des cultures

« Provoquer la rencontre entre des savoirs émanant de sources diverses, parfois antagonistes, et faciliter la compréhension mutuelle par la médiation est une démarche très prometteuse

Prendre en compte des cultures

Un effort d’accès à la complexité du réel se révèle important pour la connaissance du monde mais aussi pour le fonctionnement de la démocratie27. »

Prendre en compte des cultures

Pourquoi plutôt que de chercher à éduquer les pauvres à force de marketing, les entreprises du BOP ne se penchent-elles pas sur l’expression des besoins des populations ? Certaines le font, et embauchent des anthropologues en vue de mieux identifier les besoins et les cultures locaux. Le problème est que les grandes sociétés sont incapables de s’adapter au point de suivre l’expression des habitants d’un territoire.

Prendre en compte des cultures

Aussi n’est-il pas surprenant que les grandes entreprises soient plus à l’aise pour vendre des téléphones portables ou des matériaux de construction que pour permettre l’accès à l’eau : «  Pour la distribution de l’eau, par exemple, la stratégie de l’entreprise devra comporter une forte composante culturelle, ce qui posera davantage de problèmes pour l’adaptation du dispositif à d’autres pays28. »

Prendre en compte des cultures

alors que le téléphone mobile est une expression de la modernité et que la façon d’habiter renvoie à des cultures multiples, pour les grandes sociétés le téléphone mobile ou la maison sont des biens dont le caractère est plus universel que l’eau. L’explication est simple : les grandes sociétés sont d’autant plus à même d’intervenir que le caractère culturel du produit ou du service est faible. Le gagnant gagnant qu’offre la stratégie BOP suppose que le consommateur abandonne peu ou prou sa culture d’origine. La sensibilisation ou l’éducation que met en place la grande société, et qu’elle considère comme une charge et un effet de sa générosité, est en réalité une acculturation du consommateur

Prendre en compte des cultures

Laurent Guérin et Yves Le Yaouanq considèrent que chacun rêve d’une maison. Mais si l’habitat est un fait universel, la manière d’habiter, la maison et les matériaux de construction sont des faits très culturels, souvent à une échelle très locale. D’une part les matériaux de construction diffèrent d’une région naturelle à une autre et le ciment tel qu’il est fabriqué actuellement par nos multinationales du secteur est très peu écologique en termes d’émission de CO2 ; d’autre part, la façon d’habiter renvoie à une culture sociale. Ainsi dans la France du XIXe siècle, les patrons du Nord ou de l’Est industriels proposaient à leurs ouvriers des habitations qui privilégiaient les parties privées sur les parties communes, isolant ainsi chaque famille dans son foyer. Le fondateur du familistère de Guise voyait dans ce choix une projection de l’habitat bourgeois. Ce qui l’incita, au contraire, à concevoir son familistère en multipliant les parties communes comme les balcons, jardins d’agrément, buanderie, piscine, parcs, promenade, théâtre, bibliothèque, salons, restaurants, etc.

Prendre en compte des cultures

Les points de vue des habitants et de la grande entreprise sont ainsi distincts, voire opposés dans la mesure où ils renvoient à des conceptions différentes de l’espace habité : espace qu’on appelle marché du point de vue des entreprises commerciales, territoire d’un point de vue administratif et politique et milieu de vie du point de vue des habitants.

Prendre en compte des cultures

Enfin, cette opposition n’est pas symétrique : les grandes entreprises capitalistes, dans une vision purement occidentale, s’appuient sur un modèle qu’elles pensent universel. Les cultures qui s’y opposent n’ont pas cette prétention. En dernier ressort, c’est donc l’universalité du modèle de développement proposé par le capitalisme qui est questionné. De ce point de vue, l’idée même d’un monde de pauvres fait partie du modèle universaliste de l’Occident et la pyramide est un outil d’acculturation.

Le BOP est-il écologique ?

La question écologique ne peut être dissociée du marketing du BOP : l’essor d’Unilever se fait au prix de sachets individuels. Pour être à la mesure des moyens économiques des clients du BOP, les produits sont vendus dans des sachets unidoses non réutilisables. Ce packaging touche tous les pays. Il permet d’offrir des produits non pas en fonction du volume ou du poids mais en fonction du prix, comme le consommateur d’Europe occidentale l’a également vérifié dans son supermarché : fromages, salades, charcuteries, fruits sont emballés pour former une gamme de prix, généralement bas : selon les produits un euro, deux euros, cinq euros… mais à un prix relativement élevé au kilo et en multipliant les emballages en plastique

Le BOP est-il écologique ?

Unilever communique certes sur la dimension écologique des sachets mais la chaîne de production est au final très coûteuse en énergie, en transports, en machines ; elle est complexe et fait entrer les consommateurs dans une forme de dépendance et dans un cycle de consommation peu écologique.

Note

Comme disait illich

Le BOP est-il écologique ?

Mais l’écologie caractérise-t-elle la grande multinationale pionnière du BOP qu’est Unilever ? En 2001, Greenpeace avait accusé le groupe de déverser des déchets contenant du mercure à Kadaikanal (Inde). En 2007, Unilever continue d’utiliser du phosphate dans ses lessives en Amérique du Sud, source de pollution des eaux des rivières et lacs. En 2008, Greenpeace a dénoncé Unilever pour l’utilisation d’huile de palme d’Indonésie pour ses produits Dove. L’ONG mettait l’accent sur la destruction des forêts primaires, la contribution au réchauffement climatique et l’extinction d’espèces animales. Dans un rapport publié en 2016, Amnesty International dénonce à nouveau les effets de la culture des palmiers à huile de palme en Indonésie. On trouve parmi les principaux clients, via la société Wilmar, Unilever, mais aussi Nestlé, Kellogg’s, Colgate-Palmolive, Procter & Gamble29. Dans un autre rapport, Amnesty dénonce, dans les mêmes plantations, le travail des enfants et le travail forcé. Outre le travail d’enfants de huit ans et des salaires misérables pour les femmes, Amnesty découvre « des ouvriers souffrant de graves lésions liées à un pesticide hautement toxique encore utilisé dans les plantations malgré son interdiction par l’Union européenne et même par Wilmar30 ».Face à ces révélations, Nestlé, Unilever et Colgate ont communiqué sur une « huile de palme durable » 

Le BOP est-il écologique ?

Cependant « nos conclusions révèlent qu’il n’y a rien de durable dans une huile de palme produite à l’aide du travail des enfants et du travail forcé ». Difficile de croire à l’éthique du BOP alors que l’entreprise qui est allée le plus loin dans cette stratégie est également l’une de celles qui sont allées le plus loin dans les atteintes à l’environnement et au travail forcé.

Le BOP est-il écologique ?

Dans un article paru dans la Revue de l’École de Paris du management, deux ingénieurs des Mines ont analysé les projets de Danone, Veolia Environnement, Lafarge, Schneider Electric et Essilor, et en dressent un premier bilan. Il leur a semblé « particulièrement intéressant d’observer la tension entre la recherche du profit, qui est la préoccupation constante de ces entreprises, et la recherche d’un impact social, qui est l’objectif fondamental du social business et du BOP33 ». Face aux risques éthiques que semble courir l’entreprise du BOP, de nombreux chercheurs confirment qu’il est impératif de travailler sur la mesure de l’impact social.Quoique pertinentes, ces critiques du BOP ne mettent pas en question le fondement de la pyramide. Elles restent prisonnières de l’image de la pyramide.

Le BOP est-il écologique ?

Les solutions qu’elles proposent et que reprennent marginalement les démocraties politiques reposent sur la redistribution des revenus alors que le problème essentiel se situe en amont, dans leur distribution, et, en deçà de cet amont, dans leur constitution.

Note

Constitution des revenus égale, et pas distribution égale…

  1. Inégaux

La pyramide du BOP est donc une fiction. Le fait qu’elle soit en réalité un T inversé oblige à changer de lecture : ce que manifeste le T inversé est une ampleur des inégalités inconcevable. La pyramide donne une image compacte du monde, dont le cœur voit se croiser les médiatrices. Mais un T inversé ne comprend pas de médiatrice et aucune médiation ne peut relier les pauvres et les riches sauf à réduire drastiquement les écarts de revenus

Note

Et de patrimoine

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

La pyramide est un outil marketing des multinationales qui permet de développer un discours de solidarité tout en faisant admettre les inégalités. Le « génie » des riches est de lier inégalités et solidarités. « Plus nous serons riches, plus nous pourrons aider et être solidaires. » Et ils s’offrent même pour nous encourager et nous apprendre à être solidaires. L’enrichissement sans fin des riches, qui inévitablement induit un accroissement des inégalités, trouve ici sa seule justification

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

L’enrichissement matériel n’est ainsi pas la seule motivation des ultrariches. L’ego des riches, l’amour du pouvoir, la volonté d’être le premier (ou dans le top 10 ou le top 100, national d’abord, mondial après) sont sans aucun doute des moteurs de la volonté des riches de s’enrichir plus encore mais ne peuvent être premiers. En se disant solidaire des pauvres tout en continuant de s’enrichir, ils dévoilent leur identité sociale profonde : celle de se considérer comme un fait social total.

Note

Pourquoi devenir riche: raisons de vouloir être riche

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Durkheim a défini le fait social comme « toute manière de faire qui exerce sur l’individu une contrainte extérieure ». Reprenant le terme, Marcel Mauss y adjoint l’adjectif « total » (il dit aussi « général ») pour désigner les faits sociaux qui mettent en action l’ensemble des institutions sociales ou l’essentiel d’entre elles

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

La distinction sociale est un fait répandu mais toutes les distinctions sociales n’impliquent pas l’essentiel du reste du monde.

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Les ultrariches comme fait social total désigneraient le fait que chaque individu composant cette classe partage une représentation et adopte un comportement, en tant que membre de sa classe, le désignant comme ultrariche et impliquant en bonne partie la marche du monde. La raison principale est que le besoin qui s’impose aux ultrariches de continuer à s’enrichir passe par la reproduction de la pauvreté.

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

C’est par la définition qu’ils donnent des pauvres que les riches s’identifient en tant que fait social « total » ou classe universelle

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

le BOP, la philanthropie, le business social, l’investissement dans les entreprises sociales et rentables constituent le mode de reproduction de cette économie

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Les pauvres ne sont un ensemble en tant que tel que défini par les riches eux-mêmes, objectivement et subjectivement. Naturellement tout pauvre se définit également autrement que par ce terme, que ce soit par son lieu d’habitation, son âge, son sexe, sa langue, sa religion, sa nationalité, son métier, son alimentation, sa famille, etc. De cette remarque, nous déduisons la nécessité de déconstruire la catégorie de « pauvres » et de considérer qu’elle renvoie à des réalités trop diverses pour être appréhendées comme un ensemble. Autrement dit, le marché des pauvres en tant que tel est une fiction projetée par les riches.

Note

Tous inégaux tous singuliers parle de cela

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Plus que l’enrichissement c’est ainsi le rapport d’inégalité qui est la force motrice du capitalisme « humaniste ». Plus les inégalités sont importantes, plus les multinationales et les milliardaires ont de capacité d’investissement et plus le marché des pauvres s’élargit et s’épaissit, c’est-à-dire se segmente. Autrement dit, les inégalités multiplient les marchés, à tous les échelons et particulièrement à ceux des pauvres et à ceux des riches. Nous avons pu l’observer au cours des deux dernières décennies avec l’émergence du marché des ultrariches : nouvelles catégories de palaces, nouveaux usages de bijoux (par exemple des diamants en guise de couture, y compris de sièges de voiture), changement d’échelle des plus grands yachts, etc

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Cependant le marché du luxe s’élève à moins de 300 milliards de dollars, alors que celui des pauvres, on l’a vu, oscille, selon les estimations, entre 5 000 et 10 000 milliards annuels.

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Pour gagner ce marché, les entreprises affichent leur humanité : la responsabilité sociale de l’entreprise, l’entreprise à mission, l’entreprise sociale, la raison d’être de l’entreprise sont autant de vocables qui montrent que l’entreprise a changé : le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider. Certes les pauvres ont peu d’argent. Mais ils ont besoin de crédits

Note

Social washing

Quand le pouvoir d’investir devient le devoir d’aider

Contrairement à ce qu’affirme Prahalad, les pauvres n’ont jamais été les oubliés du capitalisme, car ils n’ont jamais cessé d’être une condition de l’enrichissement des ultrariches. Ils l’étaient essentiellement par la surexploitation de leur travail ou des richesses naturelles des territoires dans lesquels ils vivent

Plus d’inégalités

si le BOP s’inscrit bien dans l’histoire du capitalisme, il introduit une rupture avec le capitalisme industriel. Il s’articule au capitalisme financier dont il se distingue également parce qu’il nécessite la participation des pauvres. Cette nécessité l’oblige à affirmer qu’il poursuit l’intérêt général. Le capitalisme « humaniste » transfère les méthodes du capitalisme financier dans la société civile et particulièrement auprès des populations les plus pauvres.

Plus d’inégalités

Depuis que les riches se sont dits solidaires des pauvres – plus ou moins une dizaine d’années –, les inégalités ont à nouveau explosé.

Plus d’inégalités

De 2010 à 2019, le nombre de milliardaires a presque doublé. La fortune des milliardaires dans le monde a augmenté de 900 milliards de dollars en 2018, soit 2,5 milliards de dollars par jour. Sur la même période, la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale (soit 3,8 milliards de personnes) a chuté de 11 %. Près de la moitié de la population mondiale, soit 3,4 milliards de personnes, vit avec moins de 5,50 dollars par jour.

Plus d’inégalités

En 2015, 1 % de la population mondiale détient plus de richesse que le reste de l’humanité. En 2019, ces mêmes 1 % les plus riches de la planète possèdent plus de deux fois la richesse de 90 % de la population mondiale, soit également deux fois plus que les richesses cumulées de 6,9 milliards de personnes

Plus d’inégalités

En 2010, il fallait additionner les richesses de 388 milliardaires pour parvenir au patrimoine des 50 % les plus pauvres. En 2014, moins de 100 d’entre eux ; en 2017, 43. Et en 2018 26 personnes possédaient autant que la moitié la moins bien lotie de la population mondiale (soit 3,8 milliards de personnes)

Plus d’inégalités

Les 22 hommes les plus fortunés détiennent plus de richesses que l’ensemble de la population féminine d’Afrique.

Plus d’inégalités

Si la totalité du travail de soin non rémunéré effectué par les femmes dans le monde était réalisée par une seule et même entreprise, cette dernière aurait un chiffre d’affaires annuel de 10 000 milliards de dollars, soit 43 fois plus que celui d’Apple2.

Note

Services publics ou fortunes privées, 2019. La situation en chiffres, Oxfam, 2020.

Plus d’inégalités

Et en France ? « Au moment où le Secours catholique publiait un rapport annuel confirmant une hausse de la pauvreté déjà soulignée par l’Insee, Proxinvest révélait, mercredi 6 novembre 2019, une progression de 12 % de la rémunération des patrons du CAC 40. Elle a atteint en moyenne 5,77 millions d’euros, soit 277 fois le Smic3. »

Note

Jean-Michel Bezat, Le Monde, 7 novembre 2019.

Plus d’inégalités

« Huit milliardaires français possèdent autant que les 30 % les plus pauvres. »

Note

En 2018

Plus d’inégalités

En 2018, Bernard Charlès, patron de Dassault Systèmes, a gagné 33 millions d’euros soit 1 662 Smic ou 90 000 euros par jour. L’ensemble des salaires des patrons des entreprises du CAC 40 a augmenté alors même que le chiffre d’affaires global des mêmes entreprises a diminué.Le patrimoine professionnel de Bernard Arnault (LVMH), première fortune de France, valait 73 milliards d’euros en 2019, l’équivalent de quatre millions d’années de Smic. Les dix plus fortunés de France possèdent 317 milliards d’euros à eux seuls4.

La pyramide, un trompe-l’œil

Les pauvres ne sont donc pas les oubliés du capitalisme, ils en sont le produit tout autant que les riches

La pyramide, un trompe-l’œil

Si ces derniers ne le disent pas, ce n’est naturellement pas parce qu’ils l’ignorent. La pyramide n’a pas pour objet d’énoncer une vérité ou d’aider à la compréhension d’une situation sociale et économique. La pyramide a pour premier objectif de faire partager une représentation qui légitime l’action des riches envers les pauvres alors qu’elle n’a aucune base réelle.

La pyramide, un trompe-l’œil

Notre esprit critique est troublé par le fait que cette théorie expose des inégalités de richesses que les riches ont historiquement cherché à masquer

La pyramide, un trompe-l’œil

Il est également troublé parce que les riches en appellent à une solidarité que nous savons nécessaire et à laquelle nous aspirons spontanément. Il est difficile aujourd’hui de critiquer radicalement des acteurs économiques qui affirment ne vouloir que notre bien.

La pyramide, un trompe-l’œil

La pyramide possède en effet un fondement moral qui rend difficile toute critique fondée sur l’éthique. En semblant prendre acte qu’il y a des très pauvres – en très grand nombre – et des très riches – en très petit nombre – la pyramide naturalise les inégalités que nous connaissons réellement mais qu’elle ne représente pas. L’affirmation « les riches peuvent sauver le monde » rend incongrue, inutile, illusoire, dangereuse même, l’idée de supprimer les riches. En bref, la pyramide permet de ne pas poser la question de l’origine de la pauvreté comme elle permet de masquer l’ampleur des inégalités. La capacité des riches à faire admettre cette théorie à l’ensemble de la société est un élément essentiel pour asseoir leur domination.

La pyramide, un trompe-l’œil

La pyramide du BOP n’explique rien. Mais semblant refléter une réalité constatable, elle situe chacun de nous à une place déterminée. La stratification sociale qu’elle propose peut se décliner à l’infini : multimilliardaire, ultrariche, très riche, riche, très aisé, aisé, de classe moyenne supérieure, de classe moyenne, de classe moyenne inférieure, pauvre, très pauvre, extrêmement pauvre, misérable, indigent, invisible… Chacun, chacune de nous peut se situer en fonction de sa richesse à un niveau précis de la pyramide. Cette place lui indique ce qu’il doit faire pour réduire les inégalités : celui qui est au-dessus de la médiane doit donner et celui qui est au-dessous doit recevoir. Et c’est à travers l’essor du commerce que cette péréquation doit se faire

La pyramide, un trompe-l’œil

Tout se passe comme si chaque individu raisonnait identiquement face à l’argent quel que soit le niveau où il se situe. Les classes disparaissent et spécialement les classes moyennes puisqu’elles sont, dans le raisonnement humaniste, divisées par le revenu médian. Or nous savons que les classes moyennes, plus que les riches, sont un moteur essentiel du développement. Les pays pauvres qui amorcent un développement sont ceux dans lesquels se constitue une classe moyenne. En particulier, les classes moyennes sont créatrices de lien social et jouent un rôle essentiel en faveur de la structuration de la société5.

La pyramide, un trompe-l’œil

Hiérarchiser les groupes sociaux à partir de leur richesse économique est ainsi une projection des riches. Alors que les institutions internationales, les États, les sociologues et économistes, les géographes, ont élaboré au cours du dernier demi-siècle des centaines de mesures de la qualité de la vie en lieu et place du PIB, les promoteurs du BOP s’en tiennent à la lecture la plus réductrice qui soit de la richesse humaine, la quantité d’argent

La pyramide, un trompe-l’œil

Outre le fait que la mesure du PIB soit aujourd’hui communément invalidée, ce sont les pauvres eux-mêmes qui la réfutent. Il suffit de les écouter pour comprendre que ce qui est essentiel est moins qu’ils accèdent à des richesses, ni même à des objets du commerce ou à un pouvoir d’achat, que d’être entendus en tant que personnes, d’être socialisés et associés

Note

Est-ce qu’en France on s’en rend encore compte? D’être mis à l’écart du système?

La pyramide, un trompe-l’œil

L’intérêt pour les pauvres comme pour tous du téléphone portable et de l’accès au réseau est motivé par la possibilité d’être en relation, d’être relié à une société.

La pyramide, un trompe-l’œil

La crise sanitaire que le monde traverse en 2020 prouve à elle seule que la relation marchande et la concurrence des offres ne peuvent suppléer au déficit de liens sociaux.

Note

Voisinauté

« Top down » et « bottom up »

Nous pouvons observer deux ensembles de démarches de développement économique et social : d’une part, celui des multinationales et des États qui raisonnent essentiellement top down, pensant pouvoir résoudre les problèmes des populations à partir d’un plan économique et d’une technologie identique sur toute la planète. Ceux-ci peuvent être résumés en quelques mots : sur le plan économique, c’est la levée de fonds, la mobilisation de capitaux de fondations et d’investisseurs et la recherche constante de marchés et d’une situation de monopole ; sur le plan technologique, à l’actif des start-up soutenues par les finances publiques, c’est la plateforme et l’algorithme ; sur le plan politique, c’est une prétention universaliste proposant un même modèle quel que soit le pays ou le territoire, faisant fi des singularités des milieux de vie.

« Top down » et « bottom up »

D’autre part, celui des petites entreprises artisanales, des PME localisées, des coopératives, des collectivités territoriales et des associations s’inscrivent dans une démarche essentiellement bottom up, en mettant en avant une finalité de développement : à la concurrence et à la disruption, ils opposent la coopération et la complémentarité régulées par les citoyens et les acteurs économiques et politiques. Aux plateformes utilisées comme rente de situation et déstabilisant l’emploi, ils opposent des plateformes coopératives. À la prétention universalisante, ils opposent la diversité culturelle et la singularité des territoires.

« Top down » et « bottom up »

« Il y a une dimension locale de la complexité : le territoire d’une action ou d’une innovation sociale est toujours un écosystème spécifique, une conjonction de singularités, un ensemble de facteurs dont la combinaison n’est ni réductible à un jeu de variables standard ni reproductible6. »

Note

Yannick Blanc, De l’impact social à la chaîne de valeur élargie, op. cit.

« Top down » et « bottom up »

Ces deux projets cohabitent ou s’articulent partout dans le monde. Lorsqu’ils s’articulent force est de constater que, dans la durée, les logiques territoriales peinent à faire face à la logique capitaliste.

« Top down » et « bottom up »

Les organisations de l’économie sociale – coopératives, mutuelles, associations – qui opèrent sur des marchés dont la taille croît avec la mondialisation et qui doivent elles-mêmes croître sans cesse, de même que celles qui s’insèrent dans des politiques publiques, sont sous la menace permanente de processus d’isomorphismes institutionnels

Note

Bernard Enjolras, « Association et isomorphisme institutionnel », Revue internationale de l’économie sociale Recma, no 261, 1996.

« Top down » et « bottom up »

Comme l’exprime radicalement Erich Unger : « L’attaque contre le “système capitaliste” est vouée éternellement à l’échec sur les lieux de sa validité. […] Pour pouvoir accomplir quelque chose contre le capitalisme, il est indispensable, avant tout, de quitter sa sphère d’efficacité, parce que, à l’intérieur de celle-ci, il est capable d’absorber toute action contraire. » Il ajoute : il s’agit de remplacer la guerre civile par la Völkerwanderung8, soit mot à mot « la migration des peuples », terme assez obscur que Michael Löwy propose de traduire par « la sortie hors de la sphère du capitalisme ».

« Top down » et « bottom up »

Démarche qui s’accorde bien avec celle du mouvement coopératif qui propose d’ajouter un « a » privatif devant le terme de « capitalisme ». Avec l’a-capitalisme il ne s’agit pas d’être contre le capitalisme, mais de faire un pas de côté de façon à se passer du capitalisme autant que faire se peut, sortir de sa validité qui repose sur la sacralité du capital et l’exploitation du travail au niveau de la production et sur le fétichisme de la marchandise au niveau de la consommation.

« Top down » et « bottom up »

On peut ajouter que la dynamique contemporaine du coopérativisme s’inscrit dans une logique territoriale : le mouvement ne se contente pas de proposer une alternative entrepreneuriale et il n’ambitionne pas de s’opposer au capitalisme. À l’image des SCIC, des CAE, de coopératives agricoles associées à des associations de consommateurs, etc., les initiatives coopératives contemporaines construisent des réseaux interentreprises dans des espaces dont la taille est déterminée par la nature de leur projet.

« Top down » et « bottom up »

En fin de compte, si le marché des pauvres suscite tant de critiques et s’il est en partie une illusion, pourquoi ça marche ? Pourquoi y investir tant de capitaux et d’énergie ?

« Top down » et « bottom up »

Il faut d’abord rappeler que nous sommes dans un contexte de surproduction, que les multinationales font environ 80 % de leur chiffre d’affaires auprès de moins d’un milliard de clients, dont la consommation est totalement insuffisante pour écouler les produits toujours plus nombreux qui sortent de leurs établissements

« Top down » et « bottom up »

Le capitalisme réclame de nouveaux consommateurs qu’il recherche sans cesse, et souvent avec peine. Ensuite, comme nous l’avons vu, ça ne marche pas si bien que cela. L’extension des marchés aux pauvres suppose beaucoup de communication et de storytelling et un peu de matraquage publicitaire et de mensonges. Et s’il finit parfois par marcher c’est parce que le marché des pauvres, le BOP, est aussi, comme d’autres théories économiques, ce que Robert Merton appelle une prophétie autoréalisatrice : « C’est, au début, une définition fausse de la situation qui provoque un comportement qui fait que cette définition initialement fausse devient vraie10. »

« Top down » et « bottom up »

Même si un marché n’existe pas, affirmer son existence peut le faire exister. Ce n’est pas la raison qui fonde le marché mais une pratique et une croyance

« Top down » et « bottom up »

À celles et ceux qui doutent que nous puissions emprunter d’autres voies que celle de la marchandisation du social, je réponds que l’économie sociale propose une prophétie autoréalisatrice, comme les riches. Mais toute différente de la leur : celle d’une économie dont la voie et la finalité ne sont pas la concurrence à tous crins et l’enrichissement individuel mais la coopération et la qualité de vie.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

ConclusionEt si on se passait des riches ?

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Il n’est pas une semaine sans que j’échange avec des jeunes ayant suivi des études d’ingénieur, de commerce ou de sciences politiques : tous ou presque partagent l’idée que rien ne peut se faire de grand qui ne bénéficie de l’aide des riches, spécifiquement qui ne suscite l’intérêt des investisseurs

Note

Impuissance apprise

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La réussite de l’entrepreneur formé dans une école se mesure à sa capacité de lever des fonds, comprise comme la preuve de la qualité de son projet entrepreneurial. On a besoin, disent-ils, de « lever des fonds » importants pour « changer l’échelle du changement ».

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

C’est surtout une grande victoire des riches que de mystifier à ce point les jeunes parmi les plus instruits de nos sociétés occidentales

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Car ce discours est avant tout le reflet de la première importance que les riches attribuent à l’argent. Changer vraiment passe par un changement de grille de lecture et d’analyse. Oser douter que le monde puisse changer sans qu’il change de direction générale. Oser penser le changement de direction. Oser considérer que le capital est une charge et le travail un investissement, et non l’inverse. Oser démystifier la valeur du risque. Oser penser que la croissance des marchés n’équivaut pas à l’augmentation de la qualité de vie. Oser se défaire de l’idée que l’entreprise doit nécessairement croître. Oser placer la sobriété, qu’exige également le dérèglement climatique, au-dessus de la consommation.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Qu’un projet de développement ait besoin d’investissements ne fait aucun doute. Mais ne pas dépendre de l’argent des riches ne signifie pas renoncer à l’investissement ! Cela signifie remettre l’investissement à sa place, celle d’un moyen qui d’une façon ou d’une autre se paie

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Pourquoi Peas&Love doit-il lever plusieurs millions d’euros pour faire des jardins urbains ? Pourquoi StaffMe a-t-il eu besoin de 500 000 euros dès sa création en 2016, puis de trois millions d’euros pour relier informatiquement autoentrepreneurs et grandes entreprises ? Des entreprises créent des activités comparables en engageant incomparablement moins d’investissements et obtenant des résultats bien plus efficients en termes de services, aussi bien quantitativement que qualitativement, telles l’association du MAT à Valence1 ou une coopérative comme Smart (Bruxelles).

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Des points de vue sociologique et anthropologique, le fondement et la finalité du business social se comprennent par la croyance en la vertu absolue du marché et au pouvoir souverain du capital tout comme le fondement et la finalité de l’économie sociale se comprennent par la croyance aux vertus de la mutualisation et au pouvoir de l’action collective

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Comme nous l’avons vu au fil des pages de ce livre, la finalité des riches est leur propre enrichissement. L’excès de leurs capitaux les invite à investir dans à peu près tout et n’importe quoi – de la crème qui éclaircit la peau d’Unilever au tourisme spatial de Jeff Bezos en passant par les lance-flammes de Elon Musk – du moment qu’ils développent le marché et gagnent plus. De ce point de vue les riches sont l’un des principaux obstacles à un véritable changement qui entreprendrait de modifier la place de l’argent dans le projet entrepreneurial.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’hypothèse d’un changement qui se passe des riches doit être prise au sérieux dans la mesure où, objectivement, la place de l’argent dans un projet entrepreneurial n’est pas celle qu’ils affirment. Elle est moindre, de deux façons au moins. D’abord parce que l’argent ne constitue jamais le seul motif de l’entrepreneur social : si l’équilibre économique doit impérativement être au rendez-vous, la finalité d’un enrichissement personnel sans limite n’est pas la principale motivation de l’extrême majorité des entrepreneurs sociaux. C’est le projet lui-même qui est porteur de sens, non l’argent qu’il rapporte à l’individu entrepreneur, même si ce dernier n’y est aucunement indifférent. Ensuite parce que de très nombreuses activités exigent peu d’investissement, suffisamment peu pour être financées par l’usage, l’épargne et le crédit des acteurs et bénéficiaires du produit ou du service réalisé.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’attention à des projets peu capitalistiques ouvre sur un ensemble de pratiques de changement social insoupçonnées, tournées en premier lieu non vers le gain financier mais vers le mieux-vivre et fondées essentiellement non sur le capital mais sur le travail humain. Le sens d’un changement véritable réside dans l’idée que l’équilibre économique est à la fois toujours nécessaire – ceci n’est pas discuté – et toujours insuffisant. Le mieux-vivre repose sur un équilibre économique allié à une vie meilleure, incluant en particulier des relations sociales apaisées et un rapport au monde – à la nature – respectueux ou, au minimum, non destructeur.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Un développement peu capitalistique est sans doute moins « rapide » sur le strict plan matériel, mais il est plus durable, pour les humains comme pour la planète.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Dans une économie responsable et durable, l’investissement ne peut être que tempéré ; il suscite une attention plus vive qui lui donne sa véritable valeur, strictement économique, et doit en conséquence être mesurée. Cette économie, accessible au plus grand nombre, permet de nouer des relations internationales fondées sur les complémentarités et les solidarités en lieu et place des concurrences et conflits.

Note

Quid de la création de la dette qui est le vrai problème quand on parle de mesure économique ?

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

En France, 60 % de ces montants sont déposés dans trois groupes bancaires coopératifs : Caisses régionales du Crédit Agricole, Banques Populaires Caisse d’Épargne et Crédit Mutuel. À l’échelle internationale, les banques coopératives accueillent 30 % de l’épargne mondiale.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Rappelons à ce propos que l’épargne des Français s’élève aujourd’hui à 5 300 milliards d’euros. Ce sont essentiellement des montants relativement modestes, celles des classes populaires et moyennes, déposés dans des comptes courants (pour 44 %) et dans des livrets A

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Même si ces banques coopératives et mutualistes ne communiquent que très peu sur leurs modèles économiques – également parce qu’elles sont loin d’être irréprochables – elles ne rémunèrent que peu (Crédit Agricole et BPCE) ou pas (Crédit Mutuel) d’actionnaires et elles proposent des placements éthiques

Note

LOL quand même. Une banque reste un bras armé de la monnaie dette, coopérative ou non, ce sont des paillettes

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Si elles étaient plus volontaristes, et si les clients sociétaires que nous sommes utilisaient leur pouvoir de coopérateurs pour qu’elles le soient, si celles et ceux qui aspirent à une autre économie étaient plus vigilants quant aux placements et à l’usage de leur épargne, toute l’économie en serait bouleversée.

Note

Pas d’accord ici

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

l’alliance des classes moyennes, des classes populaires et des pauvres représente une alternative possible au projet des riches.Une force souvent soulignée de ces classes moyennes est leur capacité de mobilisation. Instruites et dotées d’épargne, elles sont les premières à servir des causes éthiques et d’intérêt général : lancer des échanges équitables, promouvoir l’écologie politique, accompagner les pauvres au quotidien, défendre les statuts et acquis des salariés, fabriquer des masques de protection…Cette mobilisation des classes moyennes est elle-même au cœur du marché des riches qui pensent avoir trouvé, avec la complicité des pouvoirs publics, l’équation qui permet de transformer tout travail bénévole en marché

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Au-delà du bénévolat, c’est l’ensemble des liens sociaux, fondateurs de la vie en société, qui est un marché. C’est pourquoi les riches sont-ils les premiers à lancer des grandes causes sociales et environnementales

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Il faudrait repérer et formaliser précisément comment le capitalisme humanitaire énonce des grandes causes pour développer son marché. Il se dit prêt à sauver un monde qui ne lui demande pas tant. C’est pourquoi les riches ont besoin des représentants politiques de la société : les fondations américaines et les cabinets de consultants des grandes sociétés définissent les politiques publiques et les termes des appels d’offres publics. Ceux-ci sont attribués aux start-up sociales soutenus par actionnaires à travers des fonds d’investissement. Le business social marchandise ainsi l’action sociale (sanitaire, médicale, éducative, culturelle, sportive : tout ce qui touche au lien social) qu’ont lancée et développée depuis plus d’un siècle les associations sans but lucratif.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Ce business social s’immisce de plus en plus dans l’économie sociale et solidaire pour bénéficier de fonds publics spécifiques et plus encore pour profiter des savoir-faire des associations et des coopératives qu’elles détournent en les subordonnant à un objectif lucratif. L’ESS risque ainsi de perdre son identité historique fondée sur les principes coopératifs et sa crédibilité.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La capacité des riches à peser sur les politiques publiques n’est évidemment pas sans conséquences sur la stratification sociale

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

la tendance à l’affaiblissement des politiques sociales et spécialement la diminution de la redistribution de l’argent public vers les plus démunis tend à augmenter le nombre de pauvres et accroître les inégalités. À l’instar des autres pays européens, un pays comme la France est assez riche pour réduire le nombre de citoyens pauvres mais il peut aussi l’augmenter. La question de la pauvreté est ainsi en dernier ressort plus politique qu’économique3.

Note

Denis Colombi, Où va l’argent des pauvres. Fantasmes politiques, réalités sociologiques, Paris, Payot, 2020.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Ainsi se pose la question de l’organisation des classes moyennes et de leur capacité à faire face, avec les classes les plus pauvres, au projet des riches. L’implication de la population et l’alliance des entreprises individuelles indépendantes, de l’économie sociale, coopérative et associative et des collectivités locales fondent une possible alternative à la tentative hégémonique des riches

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les entrepreneurs sont historiquement des hommes et des femmes qui sont d’abord des professionnel.le.s, non de l’entreprise elle-même, mais d’un métier, et très fréquemment d’un métier manuel : artisans, dont les artisans du bâtiment, du livre, du fer, du bois, agriculteurs ; petits commerçants, petite industrie, garagistes, etc. Ils sont présents partout dans le monde et ils sont la forme d’entreprise la plus répandue.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

D’un esprit indépendant, les entrepreneurs ont tenté de garder le plus fermement possible le pouvoir sur leur métier, sur la formation de leurs apprentis, sur la transmission, et ont souvent créé des fédérations et des syndicats professionnels.

Note

Pierre Martin, L’Économie de proximité, une réponse aux défis majeurs de l’économie française, Rapport au CESE, 2010

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La révolution industrielle et la division du travail ont porté un coup fatal à ce pouvoir de l’entrepreneur en particulier dans l’hémisphère Nord

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Cependant les petites entreprises se sont maintenues dans les interstices de l’économie industrielle, intervenant là où la grande entreprise n’a pas pu ou su s’imposer ; au domicile des habitants (le bâtiment, les petits services, les soins médicaux), la restauration, l’hôtellerie, la réparation (dont automobile), le commerce de proximité, etc.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

En France, maillant le territoire, 3 millions de petites entreprises jouent un rôle économique et social majeur dans les villages et les villes. 99,9 % des entreprises françaises sont des très petites entreprises (TPE, c’est-à-dire des entreprises de moins de 10 salariés ou qui réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions d’euros). Près de 2 millions d’entre elles ont un salarié ou sont sans salarié. Les PME (moins de 250 salariés) sont 140 000, les entreprises de taille intermédiaire (ETI) 5 000 et les grandes entreprises 274

Note

Insee

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’importance sociale de l’entreprise se traduit ainsi en premier lieu par sa présence : une exploitation agricole, un café, un commerçant de quartier jouent un rôle social déterminant, qui peut aller jusqu’à être l’une des conditions de vie d’un habitat. Une coopérative d’artisans ou une coopérative agricole, c’est-à-dire une petite entreprise commune à quelques entreprises artisanales ou agriculteurs, garantissent souvent la présence de ces TPE.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La survie des entreprises elles-mêmes tient en effet souvent à l’existence de ces petites coopératives d’entreprises, comme dans l’agriculture où les trois quarts des exploitations sont membres de coopératives : on compte par exemple en France 12 000 coopératives d’utilisation de matériel agricole, soit une pour trois villages

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les petites entreprises jouent un autre rôle social de proximité. Les TPE/PME produisent un tiers du chiffre d’affaires total des entreprises françaises (environ 1 300 milliards) et emploient la moitié de la masse salariale française (précisément 49 %), et les seules TPE 20 %

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Elles sont également pourvoyeuses d’emplois saisonniers, accueillant souvent des jeunes locaux pendant des saisons où l’activité croît – saison touristique ou période de récolte, par exemple. Elles accueillent les jeunes en formation et jouent un rôle irremplaçable en matière de formation et d’insertion professionnelle. Elles jouent enfin un rôle social par les services qu’elles rendent en dehors du cadre strictement professionnel : espaces d’entraide et de prêt de matériel, lieux d’échange, lieux de vie. Bref, les petites entreprises sont des acteurs essentiels de la vie d’un territoire, qu’il soit rural ou urbain7.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Mais l’entreprise peut entretenir avec le territoire qui l’abrite d’autres relations que celle décrite ci-dessus. En effet, si l’entreprise peut servir l’intérêt général local, elle peut aussi bien le desservir. Elle peut détruire des ressources naturelles, polluer un territoire, exploiter abusivement une main-d’œuvre démunie, ne pas payer ses impôts, déstructurer une économie en place en provoquant une concurrence excessive. Or, nous assistons aujourd’hui à un nouveau bouleversement : la petite entreprise est utilisée par les grandes sociétés comme moyen d’adaptation à l’évolution des marchés et comme support d’extension de leur pouvoir. L’autoentrepreneuriat, l’entreprise sociale et la start-up deviennent des lieux d’autoexploitation qui promettent à leur initiateur un avenir meilleur. Pour l’essentiel d’entre elles l’équilibre économique n’est au rendez-vous qu’au prix de sacrifices importants. Certains autoentrepreneurs travaillent pour quelques euros de l’heure. Les relations avec les grandes sociétés vont de la dépendance et l’exploitation pure et simple, comme celles avec Uber, par exemple, à l’obtention d’un soutien respectueux de leur projet, lorsque des sociétés ou des investisseurs trouvent un intérêt à soutenir le projet d’une start-up.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Quant au BOP, il institue l’autoentrepreneuriat comme possibilité d’enrichissement personnel dans une relation de dépendance totale, par le microcrédit généralisé et par la participation des pauvres à la production, à la distribution ou à la consommation des produits de la grande entreprise : une autre forme d’ubérisation. Cette dépendance modifie en profondeur la relation de l’entreprise à son territoire.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Dans l’histoire générale de l’entrepreneuriat, le business social constitue un mouvement qui revêt deux caractères propres. Les entrepreneurs du business social font de l’entrepreneuriat leur profession, à la différence des entrepreneurs traditionnels qui se définissent d’abord à partir d’un autre métier : plombier, commerçant, boulanger, entrepreneur en bâtiment, etc.,

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La professionnalisation de l’entrepreneuriat suit la professionnalisation de la direction d’entreprise. En effet au cours des années 1980-1990 les cadres dirigeants sont devenus des professionnels de l’encadrement, perdant simultanément leur compétence technique qui les désignait auparavant comme cadres

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le second caractère majeur des entrepreneurs sociaux est leur lien étroit avec les grandes sociétés capitalistes.Or les petits entrepreneurs traditionnels sont aujourd’hui menacés par les multinationales

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les entreprises du BOP offrent des marchandises ou des services qui ont déjà leur équivalent sur le territoire : savons pour Unilever, ciment pour Lafarge, service taxi et toutes mobilités dans les villes pour Uber, hôtels pour Airbnb. Le BOP est donc aussi, et peut-être surtout, la mise en danger ou, quand elle n’existe pas, l’obstacle à l’édification d’une économie de proximité

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

cela signifie que l’action des multinationales se présentant comme venant sauver des territoires provoque une mise en concurrence et à terme un affaiblissement d’économies locales qui sont souvent présentes depuis des dizaines d’années ou depuis plusieurs siècles.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

le « capitalisme humaniste » ne considère pas les pauvres ou plus largement la société comme des communautés de personnes habitant dans un territoire ou un milieu de vie, il les considère comme des individus manquant de travail et n’accédant pas à des produits de consommation.Son ambition consiste à les faire accéder à l’un et à l’autre – un travail et des produits de consommation, d’une façon très précise : au Sud comme au Nord, le travailleur est pensé comme un individu autoentrepreneur au service de la grande entreprise, et au Sud comme au Nord, le consommateur est pensé comme un marché ayant besoin des produits et services offerts par l’entreprise du BOP ou le business social.

Note

Humaniste=Le BOP et l’entrepreneuriat social

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les qualités spécifiques de la personne, les composantes naturelles, culturelles, historiques, sociales, qui lui confèrent une identité et une singularité sont niées par une projection commerciale et financière.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

les formations de MySezame, entreprise de formation entre économie responsable et inclusive, donne une place privilégiée au BOP, affirmant que « le bottom of the pyramid est une notion clef du business à impact8 ».

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Au moment de sa fondation, les leaders du Mouvement de l’entrepreneuriat social en France sont allés chercher leurs premiers membres au sein de l’économie sociale, se présentant comme un nouveau regroupement, plus jeune et moderne que les fédérations associatives et coopératives. Puis sont venus les jeunes acteurs issus des écoles de commerce.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Nous avons vu que l’incursion de l’entrepreneuriat dans le secteur social résulte de deux mouvements convergents : le premier est l’investissement des fondations de la venture philanthropy, puis des fonds d’investissement dans l’entrepreneuriat social selon les règles de l’économie financière. Le second est la transformation de l’intervention publique.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Hier cette intervention s’effectuait sous la forme exclusive de subvention, aujourd’hui elle prend la forme d’appels d’offres souvent conçus avec les instruments de mesure de l’entrepreneuriat social. Parallèlement les grandes associations se sont transformées : les travailleurs sociaux ont été barrés dans leur accession à la direction des établissements, désormais attribués à des gestionnaires formés dans des écoles de commerce. Les formations professionnelles historiques du secteur, le Certificat d’aptitude aux fonctions de directeurs d’établissement ou de service d’intervention sociale (Cafdes) en particulier, se sont adaptées en intégrant de plus en plus de gestion économique et financière, management et communication, sur le modèle des grandes écoles de commerce d’ingénieurs, etc

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Ces évolutions ont ainsi placé la gestion et plus largement l’argent au cœur de métiers qui s’étaient construits autour de la relation avec le bénéficiaire : assistants sociaux, éducateurs spécialisés, animateurs, etc., se spécifient par la place donnée à la relation et plus particulièrement à la clinique

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

On sait combien ces professions ont permis à des centaines de milliers de personnes en difficulté de renouer le lien social, à des quartiers d’être pacifiés, à des hameaux isolés de survivre, à des familles de faire face, à des enfants, des parents, des personnes isolées, handicapées, déficientes, de ne pas défaillir et sombrer.Les conséquences de ces évolutions conjointes sont incalculables.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le système de l’appel d’offres, s’il n’est pas anticipé et préparé avec les candidats, est propre au marché. Au contraire des travailleurs sociaux, les entrepreneurs sociaux sont formés pour y répondre, pour comprendre ce que souhaite la collectivité indépendamment des compétences dont ils disposent. Ils savent répondre à leurs attentes parce que leur démarche part de celles-ci et non d’eux-mêmes

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Au contraire les travailleurs sociaux partent de leurs métiers et professions, de ce qu’ils savent faire. Par définition, leur réponse est moins adaptée à l’offre, même si elle est plus réaliste, plus efficace car plus professionnelle.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Après l’étape du passage de la subvention à l’appel d’offres, vient l’étape du SROI et du CIS.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Dans ce livre, j’ai souhaité répondre à la question : les riches peuvent-ils faire face aux problèmes sociaux et environnementaux qui se posent aujourd’hui à l’humanité ? Nous avons vu qu’ils tentent de répondre à cette question à partir de pratiques entrepreneuriales qui affirment répondre à l’intérêt général de la population. Celles-ci affirment leur solidarité avec les populations les plus pauvres, qu’ils considèrent comme les oubliés du capitalisme. Toutefois ces pratiques se fondent sur une inégalité de principe qui dément le principe de solidarité.On peut observer ce principe d’inégalité à plusieurs niveaux, dont deux essentiels.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le premier est que la vie d’un pauvre n’équivaut pas à la vie d’un riche. Qu’on se situe dans le business social des start-up des pays occidentaux ou dans le BOP des grandes sociétés, le pauvre est le bénéficiaire ou le client de l’entreprise. Il n’existe pas en tant qu’acteur décidant lui-même de son avenir, n’exprimant pas ses besoins et désirs. Ceux-ci sont définis par les riches : pour Bill Gates, les pauvres doivent être vaccinés, pour Phenix, ils doivent consommer les produits récupérés du gaspillage, pour Unilever, ils doivent acheter des unidoses de shampoing Lever à 8 cents, pour Babyloan ils doivent emprunter de petites sommes d’argent au taux de 27 %, pour Whire et Pôle emploi, ils doivent être capables de se faire repérer par des recruteurs, pour StaffMe, ils doivent être autoentrepreneurs.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Deuxième niveau : plus les inégalités sont fortes, plus le marché est segmenté, plus les riches sont riches et plus les sommes qu’ils investissent sont importantes. À l’autre bout de la chaîne, plus les inégalités sont fortes et plus les besoins humains et environnementaux à satisfaire sont nombreux. La baisse des financements publics ou une catastrophe humanitaire sont de nouveaux challenges pour les riches et pour l’esprit humanitaire puisque « charity must be considered as an industry9 ».La pseudo-pyramide repose ainsi sur un postulat fonctionnaliste simple : l’important est que les riches acceptent d’aider les pauvres et que les pauvres acceptent l’aide des riches.C’est donc un basculement économique qui est à l’œuvre : les inégalités ne peuvent plus être considérées comme un effet secondaire ou pervers d’une économie dont l’objet majeur serait de produire des richesses. Elles doivent être considérées comme la première finalité, comme la clef de voûte, du « capitalisme humaniste ».

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’économie dominante ne peut survivre sans croître sans cesse et il est vital pour elle de rechercher un substitut aux limites du monde naturel et humain. Elle a trouvé ce substitut dans l’accroissement indéfini des inégalités.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Cette obsession de l’activité – de la croissance, de la recherche d’investisseurs, de changer d’échelle, de pouvoir revendre ou de devenir licorne – est constante. Dans tous les cas, l’essentiel est l’entreprise, son activité, son business model, son essor, sa croissance, son marché. L’intérêt général tel qu’il est défini par les entreprises est en réalité l’intérêt particulier de ses concepteurs. Plus largement c’est une projection de l’intérêt particulier d’une classe sociale précise. Le business social réunit un (ou des) entrepreneur(s), généralement formés(s) au sein d’une école de commerce ; des investisseurs qui cherchent à rentabiliser leur placement à travers du capital-risque ou du capital développement ; des multinationales ou leurs fondations qui défrichent les nouveaux marchés et mettent en réseau les entrepreneurs ; et parfois des associations subordonnées aux entreprises ou des collectivités publiques lorsque les marchés sont de nature publique

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Tous ces acteurs partagent une même idéologie, une même conception de ce qu’ils appellent le changement. Tous partagent aussi un ensecrètement de leurs activités. Alors qu’elles en appellent à la transparence, elles dissimulent leurs pratiques : soit parce qu’elles sont illégales ou en contradiction avec les valeurs affichées, soit pour masquer leur stratégie de marché des yeux des concurrents. Cette nécessité d’ensecréter conditionne également l’importance du storytelling

Note

Stratégie et storytelling

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’adoption des règles du marché induit une concurrence constante, destructrice et partiellement inavouable. Et la volonté de croître sans cesse, l’ambition d’être leader, ou simplement celle de « changer d’échelle », créent une aspiration d’activités contradictoire avec la finalité sociétale dans sa composante environnementale.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La concurrence constante et la croyance sans faille dans la technologie ne permettent pas de concevoir et mettre en œuvre un développement pacifié, maîtrisé et empreint de justice.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le principe d’inégalité matérielle est si présent dans le capitalisme « humaniste » qu’il considère le monde comme deux ensembles distincts et complémentaires.Nous avons vu que la distinction s’opère à partir d’une ligne imaginaire qui est le besoin d’argent et qui pourrait être représentée de façon idéale par le niveau du revenu médian. Ceux qui sont sous ce niveau peuvent et doivent recevoir de l’argent de ceux qui sont au-dessus de ce niveau. Ce raisonnement peut paraître égalitariste à première vue dans la mesure où il correspond à celui de l’État social redistribuant l’impôt pour corriger les inégalités au sein de la nation. En réalité il se fonde sur des valeurs contraires à celle de l’État social. En effet, par la redistribution, l’État corrige et compense des inégalités induites par le marché alors que par le don et le microcrédit le « capitalisme humaniste » développe le cœur de ses activités économiques.À l’image du philanthrope créant sa fondation, tout individu se situant au-dessus du niveau médian doit donner – d’où les recruteurs de donateurs devant les gares et les grands magasins –, et à l’image du pauvre remerciant le philanthrope, l’entreprise du BOP ou l’entrepreneur social, tout individu se situant sous le niveau médian doit accepter d’être aidé.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le business social réalise l’opération selon un continuum de pratiques qui va du don pur au microcrédit à la production ou à la consommation.Le don pur est le moins souhaitable parce qu’il n’insère pas vraiment le pauvre dans la société de consommation et parce qu’il ne rémunère pas l’argent donné. Mais il convient dans des situations exceptionnelles, comme un tsunami ou la pandémie du début d’année 2020. Dans ce cas d’ailleurs, les grands philanthropes ne sont pas en première ligne mais la population dans son ensemble. Le microcrédit présente le double avantage de rémunérer l’action du donateur – y compris le petit donateur plaçant 20 euros via Babyloan – et d’insérer le pauvre dans l’économie, en lui faisant confiance, le rendant responsable. Une telle lecture de ce qu’est le « capitalisme humaniste » peut paraître exagérée. Elle ne l’est malheureusement pas. La première inégalité que mettent en évidence les riches à travers leurs pratiques est celle qui soutient leur raisonnement : les pauvres n’ont pas la même valeur que les riches.

Note

Donner de l’argent ça implique derrière savoir l’utiliser et donc ça fait aussi rentrer dans la société de consommation Le but est de convertir les esprits des gens pour les transformer en consommateurs, puis travailleurs

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’ego des riches, l’amour du pouvoir, la volonté d’être le premier sont sans aucun doute des moteurs de leur volonté de s’enrichir plus encore mais ne peuvent être premiers. En se disant solidaires des pauvres tout en continuant de s’enrichir les riches accèdent à une plus haute identité sociale. L’idée de sauver le monde les fait accéder à un statut de classe supérieure universelle, au fait social total selon le langage de Marcel Mauss

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’affirmation de l’ultrariche qu’il sert l’intérêt général de l’humanité est la justification de sa richesse et elle est la dimension idéelle de la classe. La situation inégalitaire et l’idéologie solidariste avec les pauvres animent le mouvement de reproduction des inégalités qu’on a observé dans le BOP et le business social. Et se disant solidaires des pauvres, ils les désarment. Si les pauvres les croient, ils leur donnent le peu qui leur reste.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le sentiment de pouvoir inspirer par leur distinction est sans doute plus profond. Mais ce sentiment de toute-puissance lié à leur identité de riches est aussi ce qui les empêche de comprendre la société. Ils projettent sur l’ensemble de la société l’idée que la richesse matérielle est le principal, voire l’unique critère de discrimination sociale. Prolongeant leur propre classification au-delà de leur classe, ils conçoivent la société comme la somme de 7,5 milliards d’individus hiérarchisés selon leur fortune personnelle, chacun ayant pour projet de gagner des places les unes après les autres.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Mais les représentations sociales ne sont pas indépendantes des situations matérielles. Leur conception n’est pas universelle. Les groupes sociaux ont leurs propres identités et représentations. Qu’on se réfère à Marx, à Weber, à Durkheim, à Mauss, à l’École de Francfort, à l’école de sociologie de Chicago, etc. : tous les courants de la sociologie ont étudié les groupes, classes, catégories sociales en articulant conditions matérielles et modes de pensée.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

les groupes sociaux composant « les pauvres » ont d’autres représentations, elles-mêmes très diverses et au sein desquelles l’importance de l’argent varie considérablement.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Raisonner en considérant que le monde est composé d’individus plus ou moins riches, ou plus ou moins pauvres, participe non seulement d’un aveuglement intellectuel mais aussi d’une concession stratégique aux riches.

Note

Si tu aimes le capitalisme alors tu aimes certainement écraser les autres tout en prétendant ne pas te faire écraser toi-même

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Pour conquérir le marché des pauvres, les riches s’appuient sur un dispositif simple : le duo entrepreneur/investisseur est l’expression du « capitalisme humaniste » comme extension du capitalisme financier. Chacun, entrepreneur et investisseur, partage la double identité qui fonde les deux formes complémentaires du capitalisme contemporain : ils affirment servir la société par solidarité et ils croient tous deux dans le placement financier comme moteur de développement

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les grandes fondations qui se réfèrent à la philanthropie à risque partagent cette double identité : d’une part elles agissent par philanthropie, d’autre part elles s’appuient sur le placement boursier et elles attendent un rendement des actions qu’elles financent.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’entreprise du capitalisme « humaniste » est donc à l’image de la société de capitaux la plus classique : elle rémunère l’entrepreneur et le capital. Le modèle peut se complexifier par emboîtements successifs et par inversion des rôles. L’entrepreneur peut rêver d’être financeur et le financeur devenir entrepreneur ou philanthrope.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Au début des années 2000, les États se sont placés sous le pouvoir des banques et des investisseurs institutionnels qui les tiennent par leur dette. Les États doivent dès lors réduire leurs dépenses. Les secteurs en première ligne sont l’action sociale, la solidarité, la santé, l’éducation, la culture

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Entre 2004 et 2015, l’État français entreprend la réforme des marchés publics dans l’action sociale en introduisant les appels d’offres concurrentiels. Il transforme ainsi le partenariat entre les associations et l’État et le dialogue social avec les représentants de 20 millions de bénévoles (38 % de l’ensemble de la population) qui animaient la vie démocratique républicaine en une relation de donneur d’ordres marchands à des prestataires de services.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

À partir de 2016, l’État cherche à imposer les contrats à impact social (CIS, en Grande-Bretagne, en France, aux USA, au Pérou) qui ouvrent grande la porte aux investisseurs, nouveaux décideurs de l’exercice de la solidarité et de la politique sociale

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Que l’on considère les placements à risques de l’économie financière, l’entreprise du BOP, l’entrepreneuriat social ou la recherche universitaire, le pouvoir est aux investisseurs

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’acte majeur et décisif est la levée de fonds.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Enfin l’État institue le Comité d’action publique 2022 composé de 34 personnalités issues majoritairement du monde des affaires, des start-up et de la haute administration. C’est en quelque sorte la fin du débat démocratique entre la société civile et la puissance publique.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les théoriciens de l’économie solidaire considéraient l’État comme acteur important de l’économie solidaire. Il l’est devenu mais avec une posture différente de celle qu’attendaient les acteurs de cette économie. L’hybridation des ressources privées et publiques s’est effectivement réalisée mais à travers des partenariats public-privé qui témoignent de l’alliance de l’État avec les grandes sociétés et leurs dirigeants.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

pour autant qu’il se situe au-dessus de la société par les prérogatives qui lui sont attribuées, l’État est toujours aussi le représentant d’une classe ou d’un groupe de classes. Sous cet angle l’analyse marxienne de l’État garde toute sa pertinence : les classes dominantes de l’économie se sont emparées d’une partie de l’État, devenu, à côté des multinationales et de leurs fondations, un acteur de domination de la société civile.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

« Le vrai lien est dans la vie civile, c’est elle qui maintient ensemble les atomes de la vie civile, non l’État. »

Note

K. Marx

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’avenir de l’ESS se situe moins dans sa relation à l’État que dans sa capacité à renforcer le lien social au sein de la société civile.Pour cette raison il lui est difficile de ne pas se ranger derrière le mot d’ordre de la solidarité. Cependant lorsque celui-ci est utilisé pour masquer un rapport d’exploitation et de domination, il est nécessaire de le soumettre à la critique.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

l’entreprise créée par l’entrepreneur social, ce jeune homme, et parfois cette jeune femme, qui a une vision, et soutenue par des investisseurs qui croient dans l’environnement et la solidarité, se veut être le cœur de la société. Ce point est fondamental : des entrepreneurs sociaux, comme des investisseurs et des philanthropes, supportent difficilement la critique lorsqu’ils agissent de bonne foi. Cela explique le caractère indiscutable de l’expression de leur pouvoir.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Prétendant défendre l’intérêt général à l’échelle planétaire, les ultrariches affirment pouvoir sauver l’humanité. Non élus, constituant des monopoles ou oligopoles sur un modèle économique unique légitimé par un discours solidaire identique sur toute la Terre, ils exercent un pouvoir tenté par le totalitarisme. C’est l’universalité prétendue de son modèle économique et l’affirmation d’une solidarité tout aussi universelle qui fonde cette tentation du « capitalisme humaniste ».

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La tentation totalitaire s’exprime notamment à travers le fait qu’il est pratiquement impossible de ne pas se dire solidaire, de refuser l’innovation comme de vouloir refuser de s’enrichir. Ces trois traits définissent l’identité de ce capitalisme qui reprend le vocabulaire de ceux qui hier refusaient le capitalisme : « Révolution » est le titre d’un livre d’Emmanuel Macron, et les solutions alternatives, la co-construction, la coopération, l’émancipation, sont des termes repris par le business social… auxquels s’ajoutent les expressions propres au capitalisme, emprunts d’une violence fondatrice : la disruption, l’impact, les barbares…Mais de même que la liberté, dès lors qu’elle est obligatoire, la solidarité est dévoyée.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les économistes qui ont analysé l’accroissement contemporain des inégalités concluent leurs travaux par des propositions qui se situent essentiellement au niveau de l’impôt et de la redistribution publique. Ils préconisent l’impôt progressif sur les hauts patrimoines11, des impôts confiscatoires des transmissions et revenus pour les tranches les plus élevées, et étudient les solutions pour éviter le départ des sièges sociaux des grandes entreprises12. Ces propositions sont présentes dans le programme de l’ex-candidate démocrate américaine Elizabeth Warren. Dans son dernier ouvrage, Thomas Piketty, inspiré par le modèle économique allemand, propose un ensemble de mesures dont la propriété sociale et la cogestion de l’entreprise, prévoyant 50 % des sièges des conseils d’administration pour les salariés ainsi que la limitation des droits de vote des plus grands actionnaires13. Comme l’a relevé l’économiste Olivier Passet, ces propositions se heurtent cependant au problème de leur faisabilité. Peut-on démunir les actionnaires majoritaires et les ultrariches de leurs pouvoirs ? Comment ? Nul doute qu’ils ne vont pas céder. À la fin du XIXe siècle, Jean-Baptiste André Godin avait transmis son entreprise à ses salariés et avait proposé une loi organisant un transfert de propriété des entreprises sans que les propriétaires initiaux ne soient lésés14. Mais quel État est en mesure de promulguer une telle loi ? Selon Olivier Passet, « Piketty fait l’impasse sur le trou noir du vrai pouvoir financier15 ».

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Sur le plan économique, il faut souligner que la représentation et le pouvoir salariaux dans l’entreprise ne sont pas incompatibles avec le pouvoir des capitaux. Détenteurs de capitaux, les salariés peuvent eux aussi légitimement rechercher la rémunération de leurs capitaux et même privilégier une économie financière

Note

Et quid de ceux qui ne travaillent pas pour l’industrie qui ramasse tous les gains du moment ? (La bulle IA par exemple) Sont-ils condamnés à être pauvres avec leurs actions ?

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La question n’est pas seulement celle de la propriété du capital, elle est celle de la place du capital et de la nature du pouvoir sur l’entreprise

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les salariés doivent naturellement participer à la gestion de l’entreprise mais pas en tant qu’actionnaires. Leur pouvoir doit exprimer leurs intérêts, c’est-à-dire ceux d’actifs, de travailleurs qu’ils soient salariés ou non-salariés.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’assemblée générale de l’entreprise ne doit ainsi pas réunir des apporteurs de capitaux mais ceux que vise le projet de l’entreprise : les consommateurs ou usagers, les travailleurs et plus largement les habitants du territoire concerné par l’entreprise.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Les propositions des économistes critiques sont incontournables et sans doute pleines d’avenir mais pour le temps présent elles présentent le défaut de compter sur des réformes que les États ne feront pas. Comment raisonner en excluant, comme par un tour de magie, du jeu politique ceux qui détiennent l’essentiel du pouvoir ?

Note

Réformer ne sert à rien c’est les structures de pouvoir et un fine les mentalités qu’il faut travailler

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Nous avons vu dans la deuxième partie comment les États occidentaux intervenaient dans le cadre de programmes politiques définis par les fondations des ultrariches. Ces derniers ont l’essentiel du pouvoir et ne sont pas prêts à le lâcher ni à s’appauvrir par une démarche volontaire

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

l’objectif de son propre bien-être et de celui de la planète.Il est possible de commencer d’avancer individuellement par des choix alimentaires, vestimentaires, de transports, etc. Mais très vite, nous nous sentons limités, l’action collective s’avère indispensable. C’est pourquoi la définition de l’action collective qui propose une solution alternative au « capitalisme humaniste » est centrale.Cette piste d’action est aujourd’hui très fertile

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Ne pas se laisser envahir par ce capitalisme est difficile car il faut accepter la confrontation avec des acteurs puissants et sûrs d’eux. Mais ce n’est pas impossible. Cela suppose sans aucun doute une croyance, celle qui affirme l’importance d’une éthique irréductible au calcul ; cela suppose aussi une certaine opiniâtreté, celle qui consiste à refuser de laisser le marché envahir sa vie ; cela suppose enfin du courage, celui de vouloir mettre plus de cohérence entre ce qu’on dit et ce qu’on fait.

Note

Et pourtant il n’y a pas de courage il n’y a que le Qi. Il faudra donc augmenter le niveau de l’humanité

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Quoique difficile, cette résistance est présente partout dans le monde. Plus encore, elle s’exprime de façon croissante, débordant constamment le capitalisme financier : le mouvement des villes en transition, les co-constructions des politiques publiques territoriales, l’essor des circuits courts telles les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, la multiplication des formes de commerce équitable, aussi bien Nord/sud que Sud/Sud ou Nord/Nord, intra-territorial comme de long cours, la multiplication des solidarités de proximité, l’essor des coopératives d’activités et d’emploi et des coopératives multisociétaires qui associent des acteurs privés et des collectivités telles les sociétés coopératives d’intérêt collectif, la multiplication des tiers lieux, les fablabs associatifs, les plateformes coopératives, les sites collaboratifs en open source, la multiplication des communs autour de biens les plus divers, la priorité aux usages face à la propriété, les groupements d’employeurs associatifs, les regroupements interassociatifs, les placements éthiques, les caisses d’épargne et de crédit et les monnaies complémentaires comme alternatives au microcrédit, la multiplication des coopératives de consommation, particulièrement dans le bio, etc.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

ces initiatives ouvrent des espaces affectifs, éthiques et intellectuels que les ultrariches ont ignorés, le résultat obtenu par ces initiatives, même les plus modestes, est souvent au-delà des espérances placées en elles. Elles se reconnaissent bien dans une ESS telle que la définit Jérôme Saddier : « Absence ou limitation de la lucrativité, territorialisation de nos actions, primauté donnée au collectif, rapport alternatif à la création de valeur et au sens du travail, pratiques de coopération et d’implication des parties prenantes s’illustrant par des formes démocratiques et/ou participatives de gouvernance16… »

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Pour faire face aux grands groupes, l’ensemble de la société et de ses institutions, de la famille aux associations ou des petites et moyennes entreprises aux collectivités locales, n’a en effet d’autre solution que de se coordonner, s’allier, coopérer, se regrouper, à partir de valeurs partagées, d’une nature, d’histoires, des savoir-faire et de qualité de relations humaines que permet le partage d’un mode de vie et d’une destinée commune

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Cette conception de la relation entre l’économie et la société – c’est-à-dire celle d’une coopération et d’un mutualisme d’une population de personnes seules ou associées – prend de multiples formes. Sur le plan économique, c’est l’objet des associations coopératives : coopératives de travail, de consommateurs, d’usagers. Les coopératives d’entreprises permettent aux petites et moyennes entreprises localisées de faire face aux très grandes sociétés.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’ESS apparaît ainsi comme l’antidote à la financiarisation du social.

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Encore faut-il admettre que cette économie doit dépasser ses propres frontières et limites : « Il va aussi falloir faire des choses plus grandes que nous : participer à la construction de nouveaux droits, franchir les frontières, emporter avec nous la revendication à un autre rapport à la production et à la consommation

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

il nous faudra d’abord savoir constituer des alliances entre nous, avec des réseaux et des citoyens engagés de toutes sortes, au niveau le plus proche de nos concitoyens comme au niveau national, dépasser les frontières de nos organisations et bousculer nos habitudes

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

La reconstitution des communs est l’enjeu des prochaines décennies ; à nous de les inventer, de les construire et de les incarner

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

Le président d’ESS France précise enfin que l’ESS doit être cohérente : « Il va enfin falloir assumer une cohérence dans nos engagements : conditionner nos choix de partenaires et de fournisseurs, mettre en œuvre à titre individuel des choix de consommateurs responsables, définir des pratiques de management et de gouvernance transparentes et exemplaires…

Conclusion. Et si on se passait des riches ?

L’économie sociale n’est rien sans les habitants, sans les hommes et les femmes qui vivent dans des milieux naturels et culturels et édifient leurs conditions de vie sociale dans la durée. Non seulement rien ne peut se faire sans eux, mais c’est à la condition qu’ils s’associent et conçoivent un projet commun qu’une économie au service de la société est possible.

Note

Finale

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